Le repos dominical menacé par le gagnez-plus-pour-jouir-plus

Publié le par Le chafouin

Finies, les vacances. Le repos, ça va cinq minutes : et si l'on glande trop longtemps, maintenant, on va se faire rappeler à l'ordre par le grand manitou! Je dois travailler plus (je ne gagnerai pas plus, en revanche, faut pas vouloir la lune tout de même), cela créera un "choc psychologique". Et la roue de l'économie va tourner, c'est bien connu.

Nouveau catéchisme d'une société dont l'enrichissement (enfin depuis vingt ans, on pourrait plutôt parler d'endettement) est le seul objectif, et le synonyme non avoué du bonheur. L'important, c'est la consommation des ménages, la balance du commerce extérieur, le niveau de l'action France Télécom. Poésie, quand tu nous tiens!

Ainsi pourquoi s'étonner des attaques de plus en plus répétées à l'encontre du principe (largement écorné) du repos dominical? Celui-ci est une épine dans le pied de tous ceux pour qui le seul but de la vie est le profit. Et le profit à court terme, si possible. Les rebondissements du conflit entre la CGT et la préfecture des Bouches-du-Rhône sur l'ouverture dominicale du centre commercial de Plan-de-Campagne en sont l'exemple le plus récent. Le préfet y a renouvelé pour onze mois des dérogations annulées à plusieurs reprises dans le passé par le tribunal administratif de Marseille. Motif avancé : "Toute autre décision serait catastrophique pour la zone". Ben voyons. Il y aurait même une idée encore plus grandiose : travailler la nuit, mettre les enfants à contribution, permettrait de résoudre encore plus rapidement la crise.

D'ailleurs, quand on veut changer les comportements, apporter à la société une profonde retouche, la tactique est toujours la même : mettre en exergue l'exception, argumentée de la manière la plus solide qui soit. Puis c'est l'élargissement à d'autres cas, jusqu'à ce que personne ne puisse plus s'opposer à la refonte du système. D'ailleurs, dans de nombreuses grandes villes, des commerces ouvrent le dimanche au mépris de la règle, et ce sans aucune sanction. Allez vous promener à Paris un dimanche, dans le Marais par exemple. Comptez le nombre de boutiques de fringues ouvertes. Ou les magasins fermés, ça ira plus vite... A Plan-de-Campagne, selon Le Monde du 27 juillet, "le tribunal de grande instance d'Aix-en-Provence avait [auparavant] enjoint, le 17 juillet, à quatre grandes enseignes de "respecter le repos dominical", les condamnant à des amendes de 5 000 euros par salarié et par infraction constatée. Trois d'entre elles ont quand même ouvert le 20 juillet.". Lesquelles ont été sanctionnées?

On avait bien entendu les petites phrases distillées par le camp umpiste au cours de la campagne présidentielle, et chantant les louanges du travail du dimanche. Toujours la même optique : plus de travail, plus de richesses, plus d'emploi! Aujourd'hui, le gouvernement plancherait carrément sur une modification de la législation. Comme ça, plus de juges administratifs pour mettre des bâtons dans les roues des préfets! Selon la Tribune du 2 août dernier, il s'agirait de permettre le travail le dimanche pour les "salariés volontaires". Le texte gouvernemental, qui pourrait voir le jour en 2008, devrait s'appuyer sur un avis du Conseil économique et social, dont nous avions déjà parlé ici : Ce rapport réaffirme le principe d'interdiction d'ouverture le dimanche pour les commerces (il existe déjà 180 dérogations, dont les fleuristes, les cinémas, les restaurateurs et hôteliers, les commerces de tourisme et les commerces alimentaires jusqu'à 12h30), mais étend en réalité le nombre des exceptions. Tous les commerces pourraient disposer de cinq dimanches d'ouverture exceptionnelle par an. Alors que pour le moment, seuls les maires peuvent autoriser une branche d'activité (les grands magasins, les magasins d'habillement, les magasins de tongs...) à ouvrir cinq dimanches par an. Deuxième proposition, dans les zones dites touristiques, tous les commerces auraient le droit d'ouvrir. Enfin, les commerces alimentaires auraient une demi-heure de plus (jusqu'à 13h).

Il y a d'abord un impératif social derrière cette question : le sort des salariés "volontaires", dont on peut douter (à moins d'être naïf) de la liberté de choix. Ne rêvons pas!

Deux grandes idées peuvent ensuite être évoquées contre ces extensions d'exceptions. Ces deux arguments se rejoignent et se réclament de l'intérêt même de la société. En premier lieu, l'esprit de "pause commerciale" qui est sous-tendu par ce vieux principe. Une journée par semaine, l'argent-roi est mis de côté. On ne se sent pas obligé d'acheter. On n'est pas harcelé par les promotions, les publicités et les sondages. On peut se promener dans des rues désertes. On peut souffler. Stop.
Et le deuxième argument est lié à la famille. Cellule de base de la société, c'est elle qui protège l'individu, en le faisant éclore, en lui apportant une idée de la vie, et en lui collant le "tuteur" qui lui permet de pousser droit (ou pas!). C'est elle qui est là quand il n'y a plus personne. Bref, son importance est capitale! Or cette mini-société a besoin de se retrouver pour exister. Le dimanche ne constitue-t-il pas la meilleure occasion?

Les libéraux de service répondont que l'Etat ne peut pas tout régenter, que tout cela est de la responsabilité individuelle. Certes. Mais l'Etat a aussi le devoir de donner l'exemple, de faciliter la tâche des individus et des groupes d'individus. Dans cette perspective, il semble que les projets gouvernementaux vont la compliquer, sous couvert de sauver des commerces!

Et puis, il faut parfois poser les questions essentielles. Qu'est-ce qui est le plus important? Que veut-on? Le bien-être d'une Nation ou son essor économique? Les deux sont-il forcément liés? Au vu des résultats, jusqu'à présent, on voit ce que ça donne, d'oublier l'humain. Sommes-nous des robots, à qui on va demander un jour de plus par semaine de revenir consommer, pour faire tourner la machine? On peut se poser la question sans être marxiste : doit-on toujours privilégier l'économique, quel qu'en soit le prix? Rester fixé sur l'objectif sans regarder les dommages collatéraux?

Publié dans Société

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Criticus 06/10/2007 15:06

Mon cher Chafouinus; ;-)Travail dominical ne veut pas dire fin du repos hebdomadaire. On pourrait tout à fait négocier, selon les voeux des salariés et les besoins de l'entreprise, que 5/7e des Français soient au travail en permanence, tandis que les deux autres 1/7es seraient en repos. Il faudrait, pour que ce mode de vie soit satisfaisant, que la réforme s'étende à l'école, avec plus de choix dans les emplois du temps. Ceux qui voudraient se reposer le week-end pourraient ainsi le faire. On peut, de la même manière, encourager le travail de nuit, en limitant pour chaque salarié le nombre de nuits travaillées.

le chafouin 05/10/2007 19:30

Mon cher criticus;Je sais bien, je pense que ce seraiut effectivement très pratique pour moi aussi. Mais la loi ne doit pas avoir pour objectif de légaliser des choses pour le bien être de cas particuliers, ou d'eceptions! franchement, les gens qui bossent tard toute la semaine et aussi le samedi n'ont pas de bol et sont relativement peu nombreux... ;))

Criticus 05/10/2007 19:10

Chafouin,Je ne suis ni matérialiste, ni consumériste, ni hédoniste, et mon but dans la vie, quand j'ai du temps libre, est d'en profiter de façon constructive, et non de "gagner plus pour jouir plus". Quand je suis occupé du lundi au samedi non-stop, je serais content, comme je le faisais au Canada, de pouvoir faire mes courses les soirs et le dimanche pour pouvoir profiter, justement, de ce temps libre, en l'organisant comme je le souhaite. Tu ne peux donc pas réduire la suppression du repos dominical à l'obsession de l'argent-roi.

le chafouin 14/08/2007 11:31

@jmj arras : entièrement d'ccord avec vous sur la responsabolité du consommateur. Ceci dit je ne suis pas d'accord avec vous sur l'histoire de l'offre et de la demande. Tout ce qui compte, pour moi, ce sont les conséquences dommageables pour la société. Ce qui fait que demande ou pas, l'Etat doit prendre ses responsabilités à la place du consommateur individualiste.@ agathe : il ne s'agit pas de prende des paris! moi aussi je crains qu'on en arrive là. Je dis juste que je trouve ça néfaste pour la société. Effectivement c'est agréable de faire ses courses le dimanche. Mais à mon sens, on ne peut faire tout ce qu'on veut, dans la vie ;) C'est le bien commun qu'il faut viser, non?D'ailleurs, Nicolas a bien raison de souligner que le bien fondé économique de la mesure est plus qu'incertain. Même si encore une fois, sur cette qustion, on nous fait le coup du chantage à l'emploi.@Bernard Menez : entièrement d'accord, les couples n'ont plus le temps de se voir la semaine!

bernard menez 14/08/2007 10:32

Il me semble en effet indispensable de préserver le dimanche férié pour tous (or bien sûr pour les professionnels de services indispensables comme les hôpitaux!). C'est le seul jour où les membres d'une famille (ou même un couple)  peuvent encore se retrouver. "Flexibilité" oblige, les horaires de travail en semaine sont de moins en moins 8h/19h et il est  de plus en plus difficile de se retrouver le soir! Alors s'il n'y a plus de dimanche... Et ce n'est même pas qu'une question familiale. Cela peut également être étendu à la sphère amicale. Il est important, pour la cohésion sociale, de préservé ce jour chomé!D'autre-part, l'argument montrant que ce n'est pas parce que les magasins sont ouverts le dimanche que le consommateur aura plus d'argent à dépenser, me semble tout à fait pertinent!