Sécuriser les "quartiers" en les traitant comme les centres urbains

Publié le par Le chafouin

Je suis ici les traces de mon compère de Kiwis Toréador, qui avec sa fougue habituelle, propose une solution radicale pour pacifier les banlieues : le recours à l'armée en cas d'émeutes telles que celles auxquelles on a assisté ces jours derniers dans le Val d'Oise. Il n'hésite pas à préconiser notamment d'ouvrir le feu sur les rebelles après sommation. Pour le reste, et surtout le quotidien, il propose l'instauration d'une police de proximité.

Il va sans dire que je suis en désaccord total avec lui sur ce point, bien que nous soyions du même avis en ce qui concerne le jugement à porter sur ces pillards et ces incendiaires. Pour moi, qui suis selon Toréador atteint par le syndrôme néfaste de la bienpensance, une seule solution, qui va peut-être vous étonner : ne rien faire de spécial. Ah bon? Attendez, je vais préciser. En fait, l'idée, c'est de traiter les banlieues comme les centres urbains. Ni plus, ni moins! Mais rien que ça, ça changerait tout.

Petit exemple frappant pour débuter mon propos. Il y a environ un mois, peut-être plus, en métropole lilloise. Au bout d'une longue enquête, qui a duré trois mois, une dizaine de jeunes suspectés dans des affaires de braquages et de violentes agressions de personnes âgées à domicile sont interpellés dans une cité sensible proche de Lille. Coup de filet. Une centaine de policiers (80, si mes souvenirs sont bons) sont requis pour l'occasion. Huit par "cible", en quelque sorte. Le GIPN (groupe d'intervention de la police nationale) est mobilisé en renfort : des hommes cagoulés et armés de fusil d'assaut. Pourquoi? Pas parce que les personnes visées sont particulièrement dangereuses, mais parce qu'on a cru pouvoir faire l'économie de se rendre régulièrement dans ce coin-là. Et que ces braves gens, non content de braquer, étaient devenus des petits caïds qui se croyaient tout permis.

Premier problème. Contrairement à ce que Nicolas Sarkozy prétend, rien n'a été fait, clairement, pour règler la situation depuis les violences urbaines de novembre 2005. Je dirais même que la situation a empiré. Les Etats-majors craignent l'étincelle à tout moment. Les barbares (je persiste sur ce mot) l'attendent avec impatience.

1- De l'absurdité de résumer le dispositif policier aux seuls CRS et BAC

Et pourquoi donc? Parce que dans les quartiers sensibles que je connais, hormis les incursions ponctuelles des véhicules de police-secours qui répondent aux demandes des habitants sur le coup (violences conjugales...), ou encore plus rarement, des services d'investigations (meurtre, trafic de stupéfiants...), la présence policière est réduite aux patrouilles effectuées par les BAC (brigades anti-criminalité), qui sont là pour traquer le flagrant délit mais sont repérées très vite par les vrais voyous (ce sont toujours les mêmes véhicules), et par les CRS, qui ont été intrônisées au rang convoité d'unités de sécurisation des banlieues. Terrible erreur.

Les BAC font leur travail, et le font plutôt bien, quoique à la façon cowboy. Ne pinaillons pas, c'est leur job. Mais c'est insuffisant. Les CRS, quant à eux, le font mal, car leur métier est de maintenir l'ordre dans des manifestations. Pas de contenir des émeutes urbaines, et encore moins de sécuriser un quartier au quotidien.

Mettez-vous à la place des habitants de ces quartiers : les seuls policiers qu'ils voient sont donc soit des types rasés en bombers planqués dans des voitures banalisées, soit des unités conçues pour réprimer des manifs étudiantes. La psychologie, ce n'est pas le truc ni des premiers, ni des seconds. Il en faut pourtant, ici, du sens de l'humain...

Mais surtout, ce calcul est terriblement inefficace. A part augmenter le ressentiment des habitants, il ne fait que maintenir la cocotte-minute sous pression. Avec des policiers pareils, les truands sont tranquilles et les honnêtes gens peuvent s'en faire! Le seul intérêt, pour le ministère de l'Intérieur, c'est de ramasser à la pelle des faits pour la plupart déjà élucidés (flagrant délit...), qui vont servir à alimenter la machine à truquer les chiffres de la délinquance.

2- De l'urgence de stopper les coupes sombres dans les effectifs

Nicolas Sarkozy est un sacré hypocrite. Ou tout simplement, un libéral quand ça l'arrange? Là-dessus, je ne vais pas me répéter : j'ai déjà expliqué ici combien il était scandaleux de vouloir nous faire croire qu'on allait pouvoir faire plus avec moins, c'est-à-dire, sécuriser plus, en coupant dans les effectifs de police et de gendarmerie. Pourtant, aujourd'hui, c'est ce qui se fait. Si on assurait la stabilité en nombre, ce ne serait déjà pas si mal!

3 - Si ça marche en centre-ville, pourquoi pas en banlieue?

Dans les centres urbains, on croule sous le nombre de policiers. Vous en voyez partout, qui patrouillent à pied, en vélo, en voiture, parfois à cheval. Ils ont le temps de vous allumer quand vous téléphonez au volant, un peu moins pour recueillir vos plaintes (ça fait des faits non élucidés en plus...), mais passons. Ils sont archi-nombreux.
On pourrait en dire de même en ce qui concerne les campagnes, tenues par des brigades de gendarmerie. Mais les cultures et façons de travailer sont tellement différentes de celles policiers qu'il serait vain de vouloir comparer.
Une présence qui n'empêche toutefois pas la criminalité : celle-ci est sans doute plus importante qu'en banlieue (forcément, c'est là qu'il y a l'argent). Mais ce lien, même indirect, permet non seulement de décourager ceux qui seraient tentés, mais aussi d'assurer du renseignement pour les affaires judiciaires (les infos, c'est en étant sur le terrain qu'on les a!), et surtout, de maintenir la paix sociale.

Alors, pourquoi pas étendre ce type de dispositif aux "quartiers"? Il suffit d'assurer une simple continuité du service public dans les banlieues. Des patrouilles, à pied, en voiture. Pas une police de proximité qui joue au volley-ball avec les jeunes, mais une police tout court. Elle pourrait être appuyée par des policiers municipaux, non armés, qui pourraient alors jouer un rôle de médiation dans les cas difficiles.  Tout cela coûterait cher, mais c'est un investissement à long terme! Ces mesures ne dispenseraient bien sûr pas le gouvernement d'investir dans l'urbanisme, la politique de l'emploi. Mais il faut commencer par le point où l'action humaine à le plus de chance de servir à quelque chose.

Nul besoin de perturber les soldats, qui ont d'autres chats à fouetter. La dissolution des CRS, peu mobiles et peu efficaces, et leur remplacement par des polices anti-émeutes, devraient suffire en cas de graves problèmes. Pour le quotidien, il suffit de quadriller le terrain. Ce n'est d'ailleurs qu'ainsi qu'on rétablira l'ordre, mais également qu'on démantèlera les réseaux de trafics en tous genre qui rendent ces quartiers pourris, infréquentables, et qui exaspèrent et apeurent chaque jour leurs habitants.

Publié dans Société

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toto 30/11/2007 19:15

Villiers-le-Bel : l'infanterie de marine, le porte-avion Charles de Gaulle et le 2e REP bientôt appelés en renfort.http://lecharenconlibere.blog.20minutes.fr/

pascal 30/11/2007 08:45

oubli:Dans quelle mesure les émeutes sont-elles et peuvent-elles être organisés? Bref, les caïds chapeautent-ils un mouvement social apte à plonger toute la France dans le chaos, dans une guerre civile?Les émeutes sont, pensé-je, une expérience (au sens chimique du terme) observées de près par les idéologues de l'extrême-gauche: les Antonio Negri, les Emmanuel Wallerstein, les impénitents de la CGT, et que sais-je encore.  Les émeutes en définitive leur serviront...

Pascal 30/11/2007 01:30

Chafouin,Mea culpa: mon commentaire avait été écrit sur le vif. Navré.  J'explique en 2 temps d'abord le problème urbaniste de Paris; et enfin le problème scolaire de France. Autant que je sache la banlieue parisienne est un « mégalo-ghetto » - pour ne pas dire mégalopole - où se concentrent pauvres, immigrants, etc.  Un tel urbanisme ne peut qu'engendrer une culture quasi autonome de paupérisés!  En Amérique du Nord, de mon côté, les ghettos se répartissent EN FRAGMENTS, et ce, au travers des grands centres urbains. Bref, jamais - ou peu s'en faut - peut-on tomber au Canada sur d'immenses conglomérations de pauvres, d'où, somme toute, nos classes sociales poreuses!  Pour enfoncer le clou: Paris peut difficilement prétendre à l'urbanisme requis des jeunes villes nord-américaines.  Et soit!  La Ville lumière connut le Moyen-Age et le sublime architectural, patrimoine immobilier que l'Amérique du Nord n'aura jamais (cf. Victor Hugo). Et vos banlieusards français d'être autrement MIEUX nantis que les Noirs, les Somaliens, bref les marginalisés de l'Amérique du Nord. L'État français – tout à son étatisme ravageur – n'est-il pas bien plus généreux que les États américain ou canadien? Un seul exemple suffit: la scolarisation.  Tout comme le système scolaire de France est moins « moderne » (au sens philosophique du terme) que le Nord-Américain, ainsi, en France MÉRITOCRATE, un triage en continu des élèves s'effectue dès leur premier âge (dixit Hannah Arendt). N'est-ce pas?  Même si la France est, règle générale, plus instruite que l'Amérique du Nord, la République française échoue à faire communier tous les enfants de la Patrie. Ici au Canada, les universités payantes suppléent le simplisme NIVELEUR de la pédagogie pré-universitaire, auquel cas tous sont - jusqu'aux études postsecondaires - mis sur un pied d'égalité, d'où américanisation ou canadianisation définitives des élèves; et d'où encore plus de porosité entre riches et pauvres...  Que dirait Condorcet, père de l'éducation à la fois libérale et commune, du modèle républicain de France?  Chez les Anglais (protestants), il est, selon moi, une confiance - souvent démesurée - en l'initiative et l'autonomie de l'individu, tandis que chez les Français (canadiens compris), il n'en est rien : l'État francophone semble compenser le cynisme de la population envers elle-même, d'où l'étatisme (et, partant, la veulerie) francophone. Voilà mes hypothèses. Dans tous les cas, une certitude s'impose: l'antiracisme, l'ouverture à l'autre, bref tous les « -ismes » mirobolants, dont l'État nous bourre les crânes, sont antinaturels. L'être humain a peur de l'altérité, même si l'on pourrait – dans le meilleur des mondes - apprendre d'elle.   Ceci tuera cela? dixit Hugo.

le chafouin 29/11/2007 13:13

@ToréFaçon de parler. Globalement, tu ne peux nier que l'image des militaires tirant sur des jeunes en banlieue, chars ou pas, serait détestable. Cela donnerait uen bonne raison de s'exciter à plein d'imbéciles, on aurait l'air d'idiots au plan international. L'image de Gaza n'est pas loin.Mais l'image n'est pas tout : sur le fond, ce serait inefficace. Ni adapté aux réalités du terrain! Regarde en Israel quand il y a des intifadas : les militaires tirent, tuent, excitent, mais ne règlent pas le problèmes. Les palestiniens continuent de balancer des cailloux.Il faut être ferme, interpeller un max et surtout juger! Il y a deux jours à Lille, cinq types sont arrêtés après cinq incendies de voitures plus l'incendie d'un bus. Ils courent,capuchés, en pleine nuit, à la vue d'une patrouille. Ils sont arrêtés : le parquet les relâche tout d suite, sous prétexte qu'il n'y a pas d'élément matériel. Le pouvoir a trop peur d'irriter les barbares, c'est ça le souci! les militaires, c'est du détail!@BernardY'a Julien Dray sur la liste,d'abord...On pourrait aussi envisager de mettre des profs expérimentés en zep, comme je disais à delphine, plutôt que des jeunes pour qui c'est le baptème du feu. ça m'a toujours paru ahurissant ça!Oui tu as raison : ça coûterait un paquet,mais au final on y gagne... Et surtout, les habitants de ces quartiers y gagnent!

bernard menez 29/11/2007 13:00

Tes solutions me semblent vraiment intéressantes. tu dis que ça coûterait cher... sans doute mais peut-être pas plus à long terme que de reconstruire des écoles et des bibliothèques à chaque "émeute". Le problème n'est pas que financier. Il faudrait un véritable courage politique pour commencer ce genre de réformes, indispensables pourtant. A quand le chaf' ministre de l'Intérieur;) !