Le témoignage de deux séminaristes chinois

Publié le par Le chafouin

Je vous propose aujourd'hui le témoignage de deux séminaristes chinois, recueilli par Oscar, commentateur avisé et régulier de ce blog. Ces deux jeunes étudient en Belgique, sous des prétextes différentes mais tout autant fallacieux. En Chine, il n'est en effet pas permis de pratiquer à sa guise. Voici donc deux visions différentes et complémentaires, sans être pour autant catastrophées, à propos de la façon dont les catholiques sont traités dans l'Empire du milieu.


Thomas est séminariste d’un diocèse d’une province du Nord (cette précision est  utile, car chaque province a sa propre situation). Nous savons qu’en Chine, on distingue habituellement l'Eglise clandestine et l'Eglise officielle, cette dernière seulement étant reconnue par l’Etat. Thomas préfère parler de deux communautés, plutôt que de deux églises. Maintenant, la plupart des évêques sont dans l'Église officielle, la communauté publique, et très souvent nommés par le Vatican, souvent discrètement à cause de la situation politique.

Depuis 30 ans, je constate une évolution de la liberté de l'Eglise, malgré les nombreuses difficultés. Il y a encore des évêques qui sont consacrés sans l’accord du Vatican. Mais l’orientation générale est positive. Economiquement, à cause de la mondialisation, le gouvernement doit être plus ouvert et donner plus de place à l'Eglise. Il ne veut pas mais il est obligé. Pendant le temps de Mao, c’était vraiment la persécution traditionnelle, physique. Eglises fermées ou détruites, le clergé en prison ou dans les camps. Après la mort de Mao, une nouvelle époque a commencé pour l'Eglise, dans la politique de la Chine. Parce qu'au sein du parti communiste chinois il y a deux tendances. Une conservatrice. Très peu de communistes croient vraiment au communisme. Le but est de sauvegarder le pouvoir politique. Pour sauvegarder le pouvoir aujourd’hui, il doit tolérer toutes les religions, uniquement en vue de garder l’ordre de la société, pour se protéger. L’autre tendance provient d’une nouvelle génération, qui a fait des études en Europe. Il y a une plus grande ouverture d’esprit. Ils ne croient plus au communisme. Cette tendance nouvelle préfère donner plus de respect et de liberté, mais cela engendre des conflits au sein du parti. Il n’y a donc, en tout cas pour l'Eglise « officielle », pas vraiment de persécution, plutôt une limite. Il y a encore des prêtres dans les prisons, peu, ou qui sont assignés à résidence sans pouvoir exercer leur ministère. C'est surtout des prêtres de la communauté clandestine. Dans beaucoup de provinces, nous avons un certain espace. S’il n’y a pas de conflit entre la Chine et le Vatican, nous sommes libres d’aller à la messe, de prier, de construire les églises, que ce soit pour l’officielle et pour la clandestine. Les persécutions dépendent aussi beaucoup des relations actuelles entre l’Etat et le Vatican. Concernant l'Eglise « officielle » elle a plus de liberté pastorale, mais nous sommes toujours limités. Cela dépend des provinces. Normalement, notre téléphone est toujours surveillé. Je ne peux pas dire n’importe quoi avec mon évêque au téléphone. Je ne peux pas parler de points sensibles. Si on voulait faire un pèlerinage, il faut demander la permission. On n’a pas le droit d’avoir l’école catholique. Il y a des écoles catholiques, mais dans les villages ou tout le monde est catholique. Et selon la loi c'est interdit. Normalement, le catéchisme est permis pour les enfants.

Thomas a eu la possibilité d’étudier en Europe grâce à son diocèse, mais le gouvernement ne sait pas que c'est pour faire des études de théologie. Il a préféré donner son nom de baptême plutôt que son nom chinois, afin de garder un certain anonymat.

Le frère Benoît est quant à lui un moine cistercien trappiste, qui fait aussi ses études en Europe, d’abord en France et maintenant en Belgique.

La communauté du frère Benoît n’est pas reconnue par l’Etat. Tous les moines doivent être recensés et avoir une carte d’identité, mais pas en tant que moine, car c'est interdit. Ils peuvent cependant aller librement dans une église officielle. Le supérieur de cette communauté trappiste a été interné pendant douze ans dans un camp de travail, à cause de sa foi. Il a pu étudier l’anglais, le français, le latin, avec des étrangers, ce qui lui a permis de former des jeunes moines et de reformer sa communauté dispersée. Désormais, les prêtres ont une certaine liberté, car l’Etat est plus conciliant avec les religions. La communauté a donc pu être reformée, même si elle n’a pas pu retrouver son ancien monastère. Les persécutions, aujourd’hui, sont assez minimes, et concernent surtout l'Eglise clandestine, non reconnue par l’Etat. Les prêtres de cette église sont parfois mis en prison, sont gênés dans leur ministère, mais les grandes persécutions des années 70 à 90 sont presque arrêtées. La dernière lettre du pape aux catholiques de Chine appelle au dialogue entre l'Eglise et l’état, et entre l'Eglise officielle et l'Eglise clandestine.

Témoignage personnel, datant de 2004 : Mgr Rey, actuel évêque de Toulon, a été appelé par des catholiques chinois pour leur prêcher une retraite. Pour ce faire, l’évêque a du se faire passer pour un psychologue, ne pouvant évidemment pas pénétrer sur le territoire chinois comme évêque catholique. Arrivé là-bas, il a passé une journée à faire du tourisme. Pour rentrer ensuite en contact avec ses correspondants, il a du se rendre dans une rue précise en arborant tel journal. Monté dans une voiture, puis dans une autre, puis dans une troisième, il s’est retrouvé en pleine campagne, dans un endroit très reculé. Il a alors pu donner la retraite demandée. Les séminaristes de ce diocèse doivent changer de téléphone tous les mois, et déménager également tous les mois pour ne pas être découverts. L’évêque du lieu, ainsi que son vicaire général, est en prison. L’administrateur nommé pour les remplacer est lui aussi en prison…

Ce témoignage, entendu de mes propres oreilles, est beaucoup plus inquiétant que les deux autres, et pas tout à fait concordant. Cela s’explique sans doute par les divergences entre les diverses provinces.

Publié dans Religion

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
L
@oscar : ceci dit les chretiens ont un devoir de s informer a ce sujet, je pense...
Répondre
O
@ cochiseC'est vrai que les catholiques ne se soucient pas trop des souffrances de leurs frères. Il faut toutefois leur concéder qu'elles ne trouvent pas bcp de relais dans les médias, par exemple les persécutions au Soudan, en Algérie, en Arabie Saoudite... Il y a cependant une vrai communauté catholique. Il suffit de constater notamment le nombre de séminaristes d'autres continents qui viennent profiter de l'enseignement dispensé en Europe, des nombreuses quêtes faites au profit des autres chrétiens...Mais c'est beaucoup plus difficile pour des pays comme la chine qui refusent toute ingérence étrangère, du coup on ne peut pas y faire grand-chose.
Répondre
C
Sujet intéressant, et si vaste! Mon avis, construit pas plusieurs lectures de sources différentes sur le sujet, est le suivant : a priori la situation de l'Eglise officielle est plus sereine que l'Eglise clandestine, mais elle reste quand même hyper-contrôlée. Quant à l'Eglise clandestine, elle est par définition sous-terraine, c'est-à-dire que le culte qu'elle célèbre est interdit, et donc puni au minimum d'emprisonnement.Celsa dit, je ne suis pas très étonné de l'idée d'ouverture que relatent les deux premiers clercs. Force est de reconnaître cette tolérance croissante, cette ouverture politique sur le catholicisme, même si elle est lente, discrète, et fruit d'une négociation permanente...En tous cas, les cathos devraient un peu moins oublier, dans leur confort somniférant, que la même Foi cause à leurs frères tant de sacrifices et de souffrance. Ma question est la suivante : Y a-t-il une réelle communauté catholique (à part l'Eglise en tant qu'institution) qui prend soin d'elle-même et soutient ses membres endoloris? Les cathos peuvent-ils parvenir, comme les juifs, à se sentir concernés par ce que vivent leurs frères ? L'égoïsme est-il le plus fort, ou est-ce l'ignorance ?
Répondre