Les ficelles de l'info (4) : médias et pouvoir

Publié le par Le chafouin

Ce billet est adressé à tous ceux qui ont une vision binaire du monde, voire manichéenne, et qui estiment, parce qu'il ne veulent pas aller plus loin que l'écume des choses, que les médias sont "mis au pas" par Nicolas Sarkozy (pour reprendre le terme de Jean-François Kahn, paranoïaque notoire). Qu'il y a un danger pour les libertés. Etc, etc.

Certes, il faudrait être naïf, aveugle, pour ne pas voir la relation déséquilibrée, malsaine, que le président entretient avec les médias, et depuis longtemps. Il connaît si bien le cirque médiatique qu'il parvient à fasciner les journalistes. Et surtout, à dicter sans cesse l'agenda médiatique. La mécanique se nourrit d'elle-même. Plus on va vite, moins on pourra voir ce qu'on fait. Plus on choque et on focalise le débat sur un thème, plus il sera facile de légiférer tranquillement sur un autre point.

Certes, c'est lui qui possède aujourd'hui le pouvoir suprême. Donc c'est forcément lui qui représente la plus grande menace sur l'indépendance des journaux, des télés, des hebdos. Et il a prouvé par le passé qu'il savait mettre un mouchoir sur sa conscience à ce niveau : nous sommes parfaitement d'accord là-dessus.

Mais il y a une chose qu'oublient tous nos critiques des médias, c'est l'attitude des journalistes dans tout cela. Comme le disait le susnommé JFK dans un interview donnée samedi dernier à Marianne (qu'il ne dirige plus), "on peut se raconter ce qu'on veut, si collectivement, tous les journalistes de gauche, de droite ou du centre, quel que soit leur niveau hiérarchique, refusaient d'enfreindre certains principes ou de sacrifier aux exigences de quelque pouvoir que ce soit, nul ne parviendrait à les contraindre". Et il a raison, le bougre : on ne peut forcer un journaliste à écrire ce qu'il ne veut pas écrire. On ne peut pas non plus écrire à sa place.

D'autant que Sarkozy ne sera pas toujours là! La vérité, c'est que les journalistes sont tout à fait volontaires et donnent bien souvent le bâton pour se faire battre. Nombre d'entre eux acceptent de faire allégeance à tel ou tel, et pas uniquement dans le monde politique. Mais le fond de tout cela n'est pas particulier à Sarkozy : les journalistes ont toujours été et seront toujours dépendants du pouvoir, fascinés par le pouvoir, quel qu'il soit. Ils sont collectivement serviles. Il est là, le principal responsable de cette situation : ce n'est pas Sarkozy, mais un problème structurel des médias, qui sont trop dépendants des pouvoirs en tant que sources. Parce qu'ils ont perdu les moyens de faire de l'investigation, et que parallèlement, ces pouvoirs ont appris à centraliser la communication pour la maîtriser et empêcher les fuites.

Parallèlement à cela, il existe donc des journalistes qui fragilisent leur métier en se considérant juste comme des notables comme les autres, qui changent de cour ou d'allégeance comme de chemise. Qui bradent l'honneur d'une profession et surtout, qui minent les positions de leurs collègues. Sans que cela leur pose de problème de conscience. On a pu voir un exemple très récent à Lille : un journaliste (qu'il n'y a pas besoin de citer) qui roulait ouvertement pour Pierre Mauroy depuis des années, et qui a toujours critiqué Martine Aubry, a fait officiellement acte de soumission envers la nouvelle maîtresse des lieux dans un papier élogieux, lèche-cul, sans aucun recul. Croyez-vous qu'Aubry lui avait demandé de le faire? Certainement pas. Mais c'est toujours bon à prendre...

A côté de ces renoncements volontaires, comprenons-nous bien : Sarkozy ne fait que pratiquer à la perfection (quoiqu'il soit moins performant, ces derniers temps) une technique que tous, je dis bien tous, utilisent : le chantage implicite à l'info. Celui-ci n'est jamais formulé, mais est toujours présent. Si jamais tu déplais, tu seras mis sur la touche, mon petit journaliste. Et ne plus avoir d'infos, pour un journaliste, c'est ennuyeux. Bien souvent, on se dit que cela ne vaut pas le coup de se fâcher avec lui ou elle, juste pour un "coup", alors qu'on a une relation de long terme avec lui ou elle.

Cela existe à droite, à gauche, au centre, partout. Moi qui suis journaliste dans le Nord, où les socialistes occupent les premières places, je peux vous assurer que ces derniers ne sont pas en reste. Il n'y a pas de raison qu'ils s'en privent d'ailleurs. Ils font comme tout le monde. Cessons donc de croire que la manipulation médiatique appartient à Sarkozy ou à la droite...

SI on sort du politique, d'ailleurs, on retrouve très vite d'autres milieux où ce phénomène est frappant. Prenez la police par exemple. Il n'y a pas plus fermé, comme monde. Il n'y a pas plus manipulateur avec les journalistes que la police. Impossible de s'en passer, pour un média! La police est une source incontournable, une source qu'il ne faut à aucun prix mécontenter. Donc c'est un pouvoir. Celle-ci le sait, et en joue. Un jeu pervers, même, dont il faut se méfier et auquel il n'est pas évident de résister. Vous croyez que c'est un hasard, vous, si on n'apprend qu'aujourd'hui que les policiers de Villiers-le-Bel, ceux qui ont renversé cette mini-moto, provoquant des nuits d'émeute, ont menti sur les faits? A part la police, qui peut vous renseigner sur ce genre de chose? Le parquet, qui est la voix du pouvoir? Sur ce sujet des raprts police-médias, il y aurait même tout un bouquin à écrire. Encore un exemple où les journalistes se coincent eux-mêmes.

Parlez ensuite avec un journaliste sportif des rapports qui existent avec les clubs, les sportifs, les dirigeants. Dans le monde du foot, par exemple, l'omerta est effarante. Encore une dépendance aux pouvoirs. Tu balances une info qui déplaît, tu ne rentre plus dans le stade... C'est aussi simple que cela. Croyez-vous, là ausi, que ce soit un hasard si Domenech a été lynché après la défaite, mais pas avant? Eho, coco, on va pas critiquer un type qui peut nous être utile! En revanche, s'il est à terre, on peut y aller. On peut dénoncer après coup ses choix tactiques, alors qu'on aurait pu le faire en temps réel. Ce qui sera marrant à observer, c'est l'attitude qu'il va adopter par rapport aux médias s'il est maintenu à son poste.

C'est pour toutes ces raisons que quand on parle de "pouvoir médiatique", je me marre tranquillement dans mon coin. Comme si les médias avaient une âme collective! En réalité, il faudrait parler de force de frappe. Et elle est considérable, pour relayer une info, pour en cacher une autre, pour faire tomber un ministre, pour tenter d'imposer une avancée sur un sujet de société, mais il ne s'agit que d'un moyen : d'autres tirent les ficelles en coulisses, et les médias ne s'en rendent pas compte.

Publié dans Les ficelles de l'info

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

solko 04/07/2008 00:36

Ce que je trouve consternant, pour ma part, au-delà du fait politique lui-même dont je ne maîtrise pas tous les tenants ni les aboutissants, c'est la façon dont l'affaire Betancourt est personnalisée. Star-martyr au côtés d'autres stars (footballeur, acteur, politique) J'ai l'impression qu'il y a deux mondes, désormais : celui des gens dont on parle jusqu'à extinction des voix, celui de ceux dont on ne parlera plus jamais. Fracture médiatique après la fracture sociale. Bien à vous.

Antoine 03/07/2008 23:13

ça me fait penser à mon premier stage dans la presse, à l'AFP de Berlin. J'avais constaté avec effarement le degré 0 d'investigation. La plupart des dépêches étaient des traductions d'article de la presse allemande. A part ça, leurs principales sources étaient les ministères qui abreuvaient l'AFP de fax toute la journée ! Heureusement que j'étais là pour les bouger un peu :-)

RST 03/07/2008 15:19

"D'autant que Sarkozy ne sera pas toujours là!"
Enfin une bonne nouvelle !
Sinon plus sérieusement, d’accord avec Pelmer, article très intéressant car original et argumenté

BiBi 03/07/2008 10:47

A peu près d'accord sur votre article sauf que le champ journalistique est traversé par des contradictions plus que vous ne le disez. La souffrance sociale de cette position de dépendance entraine souvent du desespoir et des refuges illusoires ( alcool, drogue et autres fuites en avant).Sur les réseaux, BiBi vient d'ecrire deux articles sur cette insupportable connivence (site : www.pensezbibi.com) Titre des deux articles : Les Affaires du Siècle 1&2A bibientôt BiBi

flamant rose 03/07/2008 10:17

 @ Erick
Vous avez raison. C'est la réponse que j'avais faite à "chafouin" lorsqu'il avait fait un billet sur le livre de Ridet. J'avais également cité FOG.