L'incroyable morgue de l'Occident

Publié le par Le chafouin

De quelle légitimité dispose l'Occident dans le bras-de-fer étonnant qu'il a engagé avec la Russie? Et surtout, de quelle crédibilité? A force de défendre ses intérêts en se parant d'une morale à géométrie variable, ses arguments juridiques comme politiques ne tiennent plus, preuve d'un affaiblissement considérable de l'influence des pays de l'Otan. 

La loi du plus fort s'applique assez bien en matière de relations diplomatiques, basées sur un soi-disant droit international qui n'existe que dans l'imagination de quelques idéalistes dont la plupart besognent à l'ONU. Et dans celle des profs de droit. Alors que les Etats-Unis haussent le ton vis-à-vis de la Russie, qui a reconnu officiellement comme Etats indépendants les territoires géorgiens sécessionnistes de l'Ossétie du sud et de l'Abkhazie, hier, Bernard Kouchner envisageait l'hypothèse de sanctions européennes contre l'ancien empire des Tsars. On aimerait savoir de quelles sanctions on parle, pour rire.

Sans vouloir donner raison aux Russes (peut-on avoir raison ou tort en la matière?), ceux-ci ne font que défendre leur sphère d'influence, après avoir été titillés pendant  des années en Europe de l'Est et dans le Caucase par des Américains un peu trop gourmands, qui ont cru trop vite que la fin de la guerre froide leur donnerait les mains libres sur toute la planète. Après avoir un tantinet chatouillés dans leur orgueil national par les ralliements systématiques à "l'ouest", l'installation de bases militaires dans leurs anciens satellites... On pouvait lire à ce sujet une très bonne analyse dans le dernier numéro de Marianne, l'hebdomadaire estimant que la guerre froide étant terminée et bien terminée, en dépit des fantasmes, le monde en était revenu "à ce qui a toujours fait l'histoire avant les idéologies : l'affrontement des grandes puissances, leurs rivalités économique et leurs aires d'influence, leur affrontement à leurs marches, et parfois, leur choc frontal, lorsque leurs opinions s'enflamment et que la raison s'épuise dans leurs capitales".

Parler de la Russie comme d'une "hors-la-loi internationale", comme le fait Kouchner, évoquer des sanctions pour la punir, est donc d'un grotesque inimaginable. Quid des sanctions contre les Etats-Unis après l'invasion illégale de l'Irak? Quid des sanctions contre les pays de l'Otan ayant bombardé la Serbie et fait tomber Milosevic en 1999? Quel est ce deux poids, deux mesures, consistant à revendiquer l'intégrité territoriale de la Géorgie sur le droit des peuples ossètes et abkhazes à disposer d'eux mêmes, alors qu'on avait tenu le discours diamétralement opposé en direction du Kosovo l'année dernière? Il ne faut pas se plaindre de conséquences incontrôlables, une fois qu'on a ouvert la boîte de Pandore des nationalismes.

Surtout, il est très imprudent de se revendiquer d'une forme de morale universelle, quand de fait, on ne l'utilise qu'à son unique avantage, en en refusant systématiquement aux autres le bénéfice. Je n'irais pas jusqu'à affirmer, comme le fait brillamment Malakine, que l'Occident se cherche là un nouvel ennemi, afin de masquer à son peuple ses propres turpitudes, quoique la thèse soit séduisante.

 La véritable question est : l'Occident a-t-il les moyens de ses ambitions? Peut-il continuer à dire ce qui est bien ou pas, en se voilant la face sur sa propre puissance? Peut-il se permettre une opposition frontale avec le premier producteur mondial de pétrole et grand fournisseur de gaz?

Il y a tout à parier qu'en dehors des gesticulations de Bernard Kouchner et Condoleeza Rice, cette histoire de sanctions, probablement d'origine polonaise ou balte, ne soit qu'une grosse blague destinée à montrer les muscles. A répondre à Dmitri Medvedev, qui assurait lundi que le cas géorgien devait constituer "un avertissement pour tous". Et à éviter ainsi une contagion à la Moldavie (Transnistrie), à l'Ukraine (Crimée).

L'Histoire jugera, bien sûr. Mais jusqu'ici, la morgue occidentale ne semble pas bien plus convaincante que celle qui avait été déployée au sujet de la Chine et du Tibet.

Publié dans International

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laloose 02/09/2008 20:22

surtout quand ces mêmes russes ont développé et testé un missile capable d'échapper à ce fameux bouclier qui ressemble de plus en plus à une passoire...

le chafouin 02/09/2008 09:14

On ne peut pas jouer sur les deux tableaux : soit on est fort, on veut sanctionner quelqu'un (pour une faute qu'on n'a pas soi-même comise quelques années plus tôt...), et on s'en donne les moyens. Y compris par une attitude irréprochable. Soit on n'a pas les moyens de ses ambitions (comme on le voit au final puisqu'hier, les sanctions ont été écartées) car on dépend du gaz russe et que de toutes façons on est un continent de lâches pacifistes, et dans ce cas, ben... on se tait!Je ne trouve pas insensé qu'on réplique à cette reconnaissance mais officiellement, qu'est-ce qu'elle change? Rien. Les deux républiques séparatistes sont toujours considérés par la communauté internationale comme partie intégrante de la Géorgie. Et pourtant, elles sont autonomes et occupées par les chars russes!Il fut peut-être veiller, à l'avenir, à ne plus trop dépendre énergétiquement de la Russie. Et adopter un ton ferme. Mais fermeté doit être alliée à justice, et je ne crois pas qu'installer des bases militaires et des intercepteurs de missiles en Europe de l'est soit le meilleur moyen de respecter l'orgueil russe! ;)

laloose 01/09/2008 22:33

Objectivement jusqu'ici, sans être farouchement pro-occidental, j'étais clairement favorable à des sanctions de l'UE contre la Russie, histoire -pour une fois- que l'Europe aille au bout de ses idées, histoire de se faire respecter, après des baffes diplomatiques à répétition, après l'échec de l'Union... Un peu puéril certes, mais je trouve ça trop triste de voir qu'on est incapable de peser sur quoi que ce soit, et que malgré ça on fait quand même les malins, même si tout le monde nous rit au nez.cela dit, une fois qu'on a dit ce que tu as dit Chafouin, que dit-on? On peut mépriser la morale occidentale à géométrie variable, mais quand la Russie pousse ouvertement à la sécession de deux provinces d'un état souverain, que dit-on et que fait-on?

le chafouin 30/08/2008 20:44

Je trouve que la pologne a trop souffert, et notamment à cause des russes, pour qu'on l'accuse d'être irrationnelle. Ces Etats -là ont vécu des choses que nosu n'avosn pas vécus.JE trouve qu'on est injustes avec la Russie, mais en même temps, il faut se mettre dans la peau de tous ces pays qui ont vécu près d'un siècle dans le giron soviétique...Quant à l'occident, je ne le trouve pas plus dur avec la russie qu'avec la chine : que resetra-t-il de la crise géorgienne, après les gesticulations inutiles de la maison blanche et du quai d'orsay? Rien, idem que pour les JO chinois.

Le huron 29/08/2008 21:20

La Pologne et les états baltes avec leur russophobie épidemique et passéiste ne doivent pas être considérés comme réagissant rationnellement. Quant à l'occident, il n'est que grotsque en provoquant la Russie sans oser même lever les yeux devant la Chine (entre autres).