Paris-Match devait-il interviewer les Talibans?

Publié le par Le chafouin

J'aimerais revenir, une fois le débat apaisé, sur la publication par Paris-Match d'une interview des guerriers talibans ayant pris en embuscade une patrouille française en Afghanistan, et tué dix de nos soldats. Et de photos controversées montrant le groupe exhiber les trophées de son succès militaire : les uniformes, les armes, en un mot le matériel de certains défunts.

Cette publication a considérablement ému, jusqu'au sommet de l'Etat. L'argument est double : en ouvrant une fenêtre aux Talibans, Paris-Match joue le jeu de sa propagande. Et surtout, l'hebdomadaire ne respecterait pas la douleur des familles, comme le Premier ministre en personne l'a suggéré. Oui, car depuis la mort de nos soldats, on les évoque comme des "victimes", comme s'il s'agissait de civils touchés dans un attentat. Rappelons que le boulot d'un militaire est de faire la guerre, concept englobant la notion de mort. On voit bien que le premier argument ne tient pas : la sécurité nationale peut imposer une limitation de la liberté d'informer. De mettre en perspective. De donner la parole à ceux qui ne l'ont jamais. Mais la douleur, elle, n'est qu'un intérêt particulier, si l'on peut s'exprimer ainsi, et malgré le respect qu'on doit naturellement à la souffrance des familles de nos soldats.

Sur le second point, il y aurait d'avantage à dire. Car comme Véronique de Viguerie - la photographe indépendante ayant rencontré les Talibans pour le compte de Paris-Match - le reconnaît elle-même, les guerriers islamistes ont une stratégie de communication bien huilée et ne s'en cachent pas : un des leurs est porte-parole, et organise les reportages avec les journalistes qui entrent en contact avec lui. On se doute que les Talibans ne suivent pas un but altruiste (la liberté de l'information, ils s'en moquent), qu'ils filtrent à coup sûr les reportages en fonction de l'intérêt qu'ils peuvent en tirer. Et au cours du reportage, ils imposent même le lieu, le moment et les conditions de prise des photos. Le but est clairement de faire passer un message : "on a battu les Français, on a leurs uniformes, et on recommence quand on veut parce que nous sommes les maîtres de l'Afghanistan".

On sait très bien et depuis longtemps, qu'une des conditions d'efficacité du terrorisme, comme de tout combat actuel, est la médiatisation de son action, qui en l'occurrence a pour but de répandre la peur pour faire douter l'opinion publique.

Le sachant, le journaliste devrait-il refuser toute interview, pour ne pas être le jouet d'une stratégie de com'? Mais l'essentiel, n'est-ce pas que le journaliste ne soit pas dupe? Car inutile de penser que les institutions françaises fonctionnent différemment : elles aussi font en sorte de faciliter les investigations des journalistes dans les domaines où elle a un bénéfice à tirer. Pour le reste, tu peux courir : les portes se ferment très facilement.

Et puis, cette interview nous permet aussi de constater que le gouvernement a menti sur plusieurs points au sujet des circonstances de l'attaque. D'où l'intérêt de respecter le principe du contradictoire, qui permet d'accéder à une information plus complète, plus neutre. Et donc plus vraie.

Eric de Lavarène, qui accompagnait Véronique de Viguerie pour Radio France, remet d'ailleurs les pendules à l'heure : "Quand on part en reportage avec les forces de l'OTAN, on nous fait signer des documents nous demandant de ne pas divulguer certains détails. On nous montre ce qu'on veut bien nous montrer. Les journalistes sont instrumentalisés, et les militaires sont très forts pour ça. En allant chez les talibans, nous savions que nous allions être instrumentalisés aussi, bien sûr. Sinon, ils ne nous auraient pas reçus. Mais nous avons jugé que les photos, et le reportage, avaient une valeur informative très forte. C'est la première fois qu'on voit un groupe de talibans avec des pièces d'équipement français. Cela montre qu'ils sont bien mieux organisés que ce qu'on veut nous dire, et que nous sommes bien en guerre, contrairement à ce que prétend Hervé Morin [ndlr: ministre français de la Défense]."

Une valeur informative très forte. N'est-ce pas justement ce qui justifie la reprise éventuelle de la propagande "ennemie", si l'on peut s'exprimer ainsi?

Publié dans Médias

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cigalette 11/09/2008 17:29

Bonsoir,Les journalistes doivent pouvoir tout écrire ou montrer s'ils respectent les règles déontologiques de bases :- respect de la vie privée- pas d'images indécentes (nu, cicactrices horribles...)S'agissant du cas précis, sachant que toutes les parties d'un dossier manipulent en ne présentant que les arguments qui les avantagent...le reportage était légitime. Il a d'ailleurs mis le doigt où ça fait mal ...des mensonges...vraisemblablement la raison de la polémique.

le chafouin 11/09/2008 14:33

@ThaïsUn afghanistan en paix mais dirigé par ces tarés, moi ça ne me plaît guère... En ce sens l'intervention militaire est vraiment justifiée!

Thaïs 11/09/2008 11:27

beh non pardi ce n'est pas un taliban mais on peut dire qu'avant Massoud et les russes l'Afghanistan était en paix si j'ai tout compris...et un très très beau pays aux dires de tout le monde.(mais tu n'étais pas né je crois, gamin va !) va t'occuper de mamie ! :-)

le chafouin 11/09/2008 11:10

@NikoMais ne sois pas désolé! ;)Je crois que le journaliste est au dessus de tout ça, il doit l'être, mais que le citoyen, pris en otage, ne l'est pas, et doit être défendu par son pays. ne pas confondre l'homme ou la femme et son métier!Paris Match n'a pas servi la soupe aux talibans, c'est le "jeu" : ils ont posé des questions et obtenu des réponses. Bien sûr qu'au passage les talibans font leur com', mais c'est comme ça que ça marche pour tout! Ce n'est pas propre aux guerres...As tu lu l'interview?Je répète que pour ma part, si je devais interroger des malfrats, des braqueurs, que sais-je, ça ne me poserait pas de problèmes. Pourquoi devrait-on écouter la propagande française (car morin ment comme il respire) et accepter tout et n'importe quoi, mais interdire la parole aux talibans?Censurer, c'est un risque. Où va-t-on si certains ne doivent pas être entendus ou avoir la parole? Où est la limite?@ThaïsEntièrement d'accord mais ça c'est la loi du "mort par kilomètre" : moi, journalistes nordiste, je vais d'avantage me "bouger" si une mamy se fait renverser à côté de chez elle, que si 1 000 irakiens meurent dans un attentat, c'est naturel...très vrai, pour massoud... Mais ce n'est pas un taliban, hein!;)

Niko 11/09/2008 10:51

@Le Chafouin : Non justement, dans une guerre, je ne pense pas qu'on puisse être au-dessus de tout ca. Il y a une différence entre critiquer une guerre, une position stratégique, une intervention, une politique et servir la soupe aux ennemis de son pays. Que les médias américains critiquent la guerre d'Irak ou que les médias francais critiquent l'envoi de troupes en Afghanistan, très bien, auncu problème. Mais le reprortage de la journaliste ne fait pas cela, elle se fait juste le porte-parole de l'autre camp. Lorsque les talibans prennent un journaliste francais en otage qui est censé être au-dessus de tout, le journaliste au-dessus de tout ne se retourne pas vers les talibans mais bien vers la France pour demander à être sorti du pétrin. Comme quoi, le journaliste ne fait pas partie du camp de la France, est au-dessus de tout ca tant que c'est pas lui qui est en danger, mais dés que le danger se profile à l'horizon, le journaliste au-dessus de tout ca se retourne vers la france, ces ambassades et consulats sécurisés, reconnaissant au passage dans quel camp il préfère être...Le véritable sujet n'est pas les photos ou le reprotage dans ce cas mais de reconnaitre que nous sommes en guerre et á partir de là, désolé de le dire mais la neutralité n'a jamais existé et il n'y a que les camps qui comptent.