Les ficelles de l'info

Vendredi 3 octobre 2008 5 03 10 2008 00:01
A l'heure où les Etats généraux de la presse, dont il ne faut sans doute pas attendre grand-chose, s'ouvrent à Paris, je voudrais revenir sur la "gratuité" de l'information et prendre un tout petit peu la défense de l'information payante.

On peut en effet être très dur envers les médias français et en particulier la presse écrite, je ne suis d'ailleurs pas le dernier à tenter, comme d'autres, d'établir la longue liste des maux qui la touchent. Ce n'est pas cela dont je voudrais parler aujourd'hui.

A mon sens, Nicolas Sarkozy a raison de vilipender, comme il l'a fait, la gratuité de l'information, qualifiée de "vue de l'esprit" et accusée d'être responsable de "la mort de la presse écrite". Précisons que dans son esprit, il s'agit bien sûr de parler des médias gratuits du type 20 minutes ou Métro, pas de l'information sur internet, qui pourtant n'est pas exempte de critiques.

Les blogs, par exemple, qui se targuent souvent de donner des leçons aux journalistes, doivent garder à l'esprit qu'ils ne font bien souvent - ce n'est pas toujours le cas cependant - qu'exploiter un matériau récolté par les professionnels de la presse payante. Ne l'oublions pas! Car ce matériau a une valeur, qui ne pourra jamais être assumée par la seule publicité...

On pourrait être encore plus agressif envers la presse gratuite (20 minutes) mais aussi les télévisions et les radios. Car elles aussi profitent de ce matériau glané par les seuls efforts de ceux qui financent la presse écrite payante. C'est du dumping ; on ne se bat pas avec les mêmes armes, et en plus, on se fait piquer notre armure! Un peu comme si vous étiez boulanger, et qu'un type confectionnait des baguettes en copiant votre recette, avant de les offrir gratuitement à deux pas de votre boutique. Le tout en vous piquant vos sponsors, séduits par le succès de votre concurrent.

Au fond, non seulement les gratuits vous piquent des ressources financières (publicité), mais en plus, ils pillent le contenu que vous produisez avec des moyens humains sans cesse revus à la baisse!

Car qui ramène l'information que vous rapportent les gratuits, les journaux télévisés de 13 heures, les journaux radiophoniques du matin? Ils ont bien sûr leurs infos exclusives, mais bien souvent, trouvent leur contenu dans la presse écrite payante, pardi!

Vous enragez, quand vous voyez TF1 faire son beurre avec l'information que vous avez glanée grâce à votre réseau d'informateurs patiemment tissé. Hop! Eux, ils débarquent avec leurs caméras, pompent votre travail et ne vous citent même pas ou si peu. Et ensuite, ils sont regardés par plusieurs millions de personnes. Pillage! J'ai un collègue qui a pris la première chaîne en flagrant délit de recopiage de son article, quasiment au mot près. Idem pour France 3 régional, à la différence que la chaîne publique, elle, pratique cette méthode au quotidien...

Vous riez jaune, quand vous écoutez les radios locales reprendre un à un, dans leurs journaux du matin, les titres que vous avez développés dans l'édition du jour. Pillage! Là encore, j'ai dû une fois intervenir auprès d'un "journaliste" d'Europe 2 pour lui dire que s'il recopiait mon article, à la limite, il pouvait peut-être me reverser une petite redevance.

Vous vous étranglez, quand vous voyez que les journaux gratuits diffusent dix fois, vingt fois plus de journaux que vous (et donc vous piquent des ressources publicitaires) en ayant dix fois, vingt fois, trente fois moins d'employés que vous, en ne se donnant souvent la peine que de faire des titres vaguement dôles pour habiller les infos qu'ils vous piquent. Pillage!

Et puis avec l'information en temps réel, vous donnez en plus une chance à certains "gratuits" (télés, radios) de vous doubler sur l'info! Car aujourd'hui, on n'attend plus le lendemain pour donner une info : c'est à qui la donnera en premier sur le web. Nouveau jeu qui, en pratique, amplifie les risques de boulettes ou d'imprécisions si on ne s'en tient pas à une rigueur dans le traitement de l'info. Vous balancez l'info, et ainsi la donnez gratuitement aux journalistes de la télé ou de la radio qui passent leur journée sur votre site en attente de contenu à exploiter. Et hop, ça passe sur le journal du soir, ni vu ni connu...

La conclusion de tout cela, c'est bien sûr que l'information a un coût important qu'il ne faut pas sous-estimer. Il faut arrêter de penser qu'avec deux journalistes, une secrétaire et un vendeur, vous faites un journal ou de l'information. Narvic de Novovision semble penser que si les médias traditionnels venaient à mourir, l'information continuerait son petit bonhomme de chemin : il se trompe lourdement ,à mon humble avis!

Car le jour où la presse écrite payante disparaîtra, elle devra s'en mordre les doigts, bien sûr, tant elle aura laissé passer de trains de réforme interne. Mais les lecteurs-citoyens également : on assistera ensuite à un saupoudrage de l'information, qui sera tellement horizontale qu'on ne saura pas où la chercher mais encore moins qui croire. Pas sûr que la démocratie y gagne au bout du compte!
Par Le chafouin
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Jeudi 21 août 2008 4 21 08 2008 10:05
Ce n'est pas compliqué de comprendre pourquoi. Exercice pratique : jetons un oeil sur ce petit article, paru la semaine dernière dans un journal nordiste (dont je ne balancerai pas le nom par amitié et courtoisie).

Travaux d'été

La taille des haies, tout un art

C’est le moment. Il faut tailler les haies et tous les arbustes - ils sont nombreux! - qui ont fleuri au printemps et cet été. Pour la bonne santé des végétaux.
Et pour le plus grand bonheur des promeneurs et des passants, qui doivent parfois écarter de grandes branches piquantes pour se frayer un chemin sur les trottoirs, dans les chemins et les voyettes de nos villages.
À Gruson, l’exemple vient de haut. Petit échafaudage bien stable, escabeau, gants de sécurité et matériel efficace, on a vu le maire, Aimé Duquenne, rafraîchir sa haie cette semaine.
Un mètre cinquante de hauteur, une coupe bien verticale sur le côté, bien horizontale sur le haut.
Il n’y faut pas des heures, et le résultat fait plaisir à voir !"


Le tout accompagné d'une photo du maire en action. Démontrant à ceux qui ne l'auraient pas compris, que celui-ci est un modèle, quasiment un héros.

Ici réside un des gros problèmes de la presse régionale. Non seulement, en l'occurrence, cet article n'a aucune espèce d'intérêt (sauf si l'auteur avait fait appel, je ne sais pas, à un spécialiste de la taille des haies pour expliquer à chacun comment faire?) à part de remplir la page désespérément vide de l'édition locale, en ces temps estivaux dépourvus d'actualité. Mais en plus, celui qui l'a écrit n'a pu s'empêcher de faire un coup de lèche à l'édile local. C'était plus fort que lui.

Sauf que cette révérence, qui n'est en l'espèce que la caricature de la courtisanerie que l'on subit au niveau national, est inhérente à l'organisation de la presse régionale, qui en est donc directement responsable. Celle-ci économise en effet des postes de journalistes en faisant appel à de plus en plus de correspondants locaux, payés au lance-pierre. Ceux-ci, bien souvent, sont en poste dans les mairies, ce qui est bien pratique pour avoir une vue complète de l'actualité locale. On voit même parfois des adjoints écrire des articles dans le canard du coin!

Dommage collatéral de cette organisation : les articles de "micro-locale", comme on dit dans le jargon, sont presque uniquement à la gloire des équipes municipales.

Personnellement, si j'étais abonné à un journal, je ne supporterais pas longtemps ce genre d'articles... Et j'imagine que je ne suis pas le seul à réagir ainsi! Ce qui peut expliquer les désabonnements en masse que doivent affronter nombre de quotidiens ou hebdomadaires locaux... qui sont obligés de se "refaire" en devenant raccoleurs sur les faits-divers ou en multipliant les numéros spéciaux, les sites webs éphémères, la vente de gadgets et les coups marketing.
Par Le chafouin
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Mercredi 2 juillet 2008 3 02 07 2008 08:48
Ce billet est adressé à tous ceux qui ont une vision binaire du monde, voire manichéenne, et qui estiment, parce qu'il ne veulent pas aller plus loin que l'écume des choses, que les médias sont "mis au pas" par Nicolas Sarkozy (pour reprendre le terme de Jean-François Kahn, paranoïaque notoire). Qu'il y a un danger pour les libertés. Etc, etc.

Certes, il faudrait être naïf, aveugle, pour ne pas voir la relation déséquilibrée, malsaine, que le président entretient avec les médias, et depuis longtemps. Il connaît si bien le cirque médiatique qu'il parvient à fasciner les journalistes. Et surtout, à dicter sans cesse l'agenda médiatique. La mécanique se nourrit d'elle-même. Plus on va vite, moins on pourra voir ce qu'on fait. Plus on choque et on focalise le débat sur un thème, plus il sera facile de légiférer tranquillement sur un autre point.

Certes, c'est lui qui possède aujourd'hui le pouvoir suprême. Donc c'est forcément lui qui représente la plus grande menace sur l'indépendance des journaux, des télés, des hebdos. Et il a prouvé par le passé qu'il savait mettre un mouchoir sur sa conscience à ce niveau : nous sommes parfaitement d'accord là-dessus.

Mais il y a une chose qu'oublient tous nos critiques des médias, c'est l'attitude des journalistes dans tout cela. Comme le disait le susnommé JFK dans un interview donnée samedi dernier à Marianne (qu'il ne dirige plus), "on peut se raconter ce qu'on veut, si collectivement, tous les journalistes de gauche, de droite ou du centre, quel que soit leur niveau hiérarchique, refusaient d'enfreindre certains principes ou de sacrifier aux exigences de quelque pouvoir que ce soit, nul ne parviendrait à les contraindre". Et il a raison, le bougre : on ne peut forcer un journaliste à écrire ce qu'il ne veut pas écrire. On ne peut pas non plus écrire à sa place.

D'autant que Sarkozy ne sera pas toujours là! La vérité, c'est que les journalistes sont tout à fait volontaires et donnent bien souvent le bâton pour se faire battre. Nombre d'entre eux acceptent de faire allégeance à tel ou tel, et pas uniquement dans le monde politique. Mais le fond de tout cela n'est pas particulier à Sarkozy : les journalistes ont toujours été et seront toujours dépendants du pouvoir, fascinés par le pouvoir, quel qu'il soit. Ils sont collectivement serviles. Il est là, le principal responsable de cette situation : ce n'est pas Sarkozy, mais un problème structurel des médias, qui sont trop dépendants des pouvoirs en tant que sources. Parce qu'ils ont perdu les moyens de faire de l'investigation, et que parallèlement, ces pouvoirs ont appris à centraliser la communication pour la maîtriser et empêcher les fuites.

Parallèlement à cela, il existe donc des journalistes qui fragilisent leur métier en se considérant juste comme des notables comme les autres, qui changent de cour ou d'allégeance comme de chemise. Qui bradent l'honneur d'une profession et surtout, qui minent les positions de leurs collègues. Sans que cela leur pose de problème de conscience. On a pu voir un exemple très récent à Lille : un journaliste (qu'il n'y a pas besoin de citer) qui roulait ouvertement pour Pierre Mauroy depuis des années, et qui a toujours critiqué Martine Aubry, a fait officiellement acte de soumission envers la nouvelle maîtresse des lieux dans un papier élogieux, lèche-cul, sans aucun recul. Croyez-vous qu'Aubry lui avait demandé de le faire? Certainement pas. Mais c'est toujours bon à prendre...

A côté de ces renoncements volontaires, comprenons-nous bien : Sarkozy ne fait que pratiquer à la perfection (quoiqu'il soit moins performant, ces derniers temps) une technique que tous, je dis bien tous, utilisent : le chantage implicite à l'info. Celui-ci n'est jamais formulé, mais est toujours présent. Si jamais tu déplais, tu seras mis sur la touche, mon petit journaliste. Et ne plus avoir d'infos, pour un journaliste, c'est ennuyeux. Bien souvent, on se dit que cela ne vaut pas le coup de se fâcher avec lui ou elle, juste pour un "coup", alors qu'on a une relation de long terme avec lui ou elle.

Cela existe à droite, à gauche, au centre, partout. Moi qui suis journaliste dans le Nord, où les socialistes occupent les premières places, je peux vous assurer que ces derniers ne sont pas en reste. Il n'y a pas de raison qu'ils s'en privent d'ailleurs. Ils font comme tout le monde. Cessons donc de croire que la manipulation médiatique appartient à Sarkozy ou à la droite...

SI on sort du politique, d'ailleurs, on retrouve très vite d'autres milieux où ce phénomène est frappant. Prenez la police par exemple. Il n'y a pas plus fermé, comme monde. Il n'y a pas plus manipulateur avec les journalistes que la police. Impossible de s'en passer, pour un média! La police est une source incontournable, une source qu'il ne faut à aucun prix mécontenter. Donc c'est un pouvoir. Celle-ci le sait, et en joue. Un jeu pervers, même, dont il faut se méfier et auquel il n'est pas évident de résister. Vous croyez que c'est un hasard, vous, si on n'apprend qu'aujourd'hui que les policiers de Villiers-le-Bel, ceux qui ont renversé cette mini-moto, provoquant des nuits d'émeute, ont menti sur les faits? A part la police, qui peut vous renseigner sur ce genre de chose? Le parquet, qui est la voix du pouvoir? Sur ce sujet des raprts police-médias, il y aurait même tout un bouquin à écrire. Encore un exemple où les journalistes se coincent eux-mêmes.

Parlez ensuite avec un journaliste sportif des rapports qui existent avec les clubs, les sportifs, les dirigeants. Dans le monde du foot, par exemple, l'omerta est effarante. Encore une dépendance aux pouvoirs. Tu balances une info qui déplaît, tu ne rentre plus dans le stade... C'est aussi simple que cela. Croyez-vous, là ausi, que ce soit un hasard si Domenech a été lynché après la défaite, mais pas avant? Eho, coco, on va pas critiquer un type qui peut nous être utile! En revanche, s'il est à terre, on peut y aller. On peut dénoncer après coup ses choix tactiques, alors qu'on aurait pu le faire en temps réel. Ce qui sera marrant à observer, c'est l'attitude qu'il va adopter par rapport aux médias s'il est maintenu à son poste.

C'est pour toutes ces raisons que quand on parle de "pouvoir médiatique", je me marre tranquillement dans mon coin. Comme si les médias avaient une âme collective! En réalité, il faudrait parler de force de frappe. Et elle est considérable, pour relayer une info, pour en cacher une autre, pour faire tomber un ministre, pour tenter d'imposer une avancée sur un sujet de société, mais il ne s'agit que d'un moyen : d'autres tirent les ficelles en coulisses, et les médias ne s'en rendent pas compte.
Par Le chafouin
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Mercredi 21 mai 2008 3 21 05 2008 14:21
Voici le texte d'une contribution que j'ai proposée au site www.presseencolere.org (qui l'a acceptée), créé par des employés du Monde pour dénoncer le plan social qui s'annonce dans le quotidien du soir. Plus que jamais, il est temps de s'intéresser à la précarité qui règne dans la presse, et qui est un des aspects les plus frappants à mon sens de la crise qui frappe aujourd'hui les médias. 

En tant que rédacteur d'un quotidien régional, je ne peux que soutenir "Le Monde", qui est un symbole pour tous les journalistes. Et j'aimerais apporter une contribution sur le thème de la précarité de la presse, qui est largement lié à celui de l'indépendance. OU en tout cas à celui de la qualité et de la fierté de ce métier.

L'indépendance de la presse semble être en effet d'avantage menacée de l'intérieur (plan sociaux, actionnaires proches du pouvoir) que de l'extérieur. La situation de l'AFP, qui est problématique, semble donc moins ennuyeuse que celle du Monde qui privé de nombre de ses collaborateurs, gagnera peut-être autant d'argent mais en faisant du travail de moindre qualité. Ce qui est un comble!

Il est bien là, le drame de la presse quotidienne. Chez nous, la précarité devient de plus en plus la règle. Les CDD s'enchaînent parfois au mépris du droit du travail. Il est comique que certains de nos collègues, qui en sont parfois à leur cinquième ou sixième contrat à durée déterminée d'affilée, aillent couvrir des conflits sociaux sans que cela pose de problème à nos dirigeants qui clament pourtant de grands principes dans leurs éditoriaux. Belle schizophrénie!

Sans compter le problème des stagiaires, ces beaux petits soldats tout droit sortis d'écoles de journalisme, et qui se retrouvent à faire le même travail que les titulaires, pour des indemnités de misère. En réalité, bon nombre de titres de la presse régionale ne s'en sortiraient plus sans ces stagiaires, qui occupent à tour de rôle de postes permanents...

Et puis il y a les diversifications du métier de journaliste, qui font que celui-ci ne peut bien souvent plus prendre le temps d'enquêter sérieusement, voire parfois de recouper. Nous, les rédacteurs, devons maintenant prendre nous-mêmes nos photos, faute de photographes suffisamment nombreux. Nous devons également être secrétaires de rédaction, et "maquetter" nos pages, et corriger les articles de nos collègues. Il nous faut parfois écrire en temps réel des articles pour le site web. Dernière nouveauté : on nous a gentiment doté d'appareils photos numériques dernier cri permettant de réaliser des vidéos sur nos reportages, qu'on pourra ensuite diffuser sur internet pour assurer la course au "buzz"...

Tout cela parce que l'actionnaire du journal, qui pourtant est un groupe de presse et non pas un vendeur d'avions, veut naturellement disposer de marges importantes pour rentabiliser son investissement.

Quand un journal devient un produit comme un autre, il y a un problème. A quand des mécènes à la Robert-Louis Dreyfus, qui financeraient la presse par idéal et altruisme?

Par Le chafouin
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Mercredi 16 avril 2008 3 16 04 2008 10:37
Hier soir, 19h à la rédaction. Appel d'un des "chefs" du journal.

- Salut, on passera jeudi ton enquête sur machin chose si ça te dérange pas.

- Hein? Mais si ça me dérange. Je n'ai pas fini, j'ai deux interviews prévues la semaine prochaine, c'est impossible à décaler et je ne peux pas écrire sans ça.

- Désolé on l'avait prévu depuis lundi mais on avait oublié de te le dire. Tu te débrouilles, tu peux finir ça demain (aujourd'hui, note du chafouin). De toutes façons, on n'a pas le choix, on n'a pas de dossier pour la une.

- Cela veut dire que je dois bacler vite fait un travail que j'ai entamé depuis 4 mois, pour remplir un trou?

- Si tu as une autre idée on est preneur.

Voilà parfois comment ça fonctionne dans les rédactions. On sert juste à remplir une page. La plus-value humaine d'un travail de longue date, on s'en moque. C'est la conséquence logique du manque d'effectifs. Parce que manque de lecteurs. Et donc manque d'argent. Et donc qualité moins bonne et ainsi de suite : le serpent se mord la queue. Je ne parle pas de l'actualité, qui doit toujours être traitée dans l'urgence : on a l'habitude. Mais pour le sujets de fond, mieux vaut prendre son temps.

Finalement, j'ai réussi à sauver mon travail. Mais j'ai dû proposer un autre sujet, que je devrai finir avant ce soir. En plus de mon travail habituel, cela va sans dire. En une journée, ce sera forcément baclé. Je le sais, ce chef le sait aussi. Il ne m'en voudra pas. C'est pas grave, parce que le lecteur, on s'en fout!

Allez, continuez à faire confiance à ce qui est dit dans vos journaux, bien sûr. C'est toujours écrit par des gens détendus qui ont le temps, la compétence et le moyens nécessaires pour enquêter convenablement. Et jamais par des petites fourmis stressées par la chute des ventes, l'érosion de la crédibilité, le j'men foutisme ambiant et la tension sociale permanente.
 
Par Le chafouin
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Vendredi 28 mars 2008 5 28 03 2008 17:01

Tiens, voilà enfin un exemple concret de cette connivence qui tue le métier de journaliste politique, voire de journaliste tout court. Grâce à Bakchich, on peut voir Rachida Dati en grande conversation avec une de ses copines qui officie à France 24. Juste avant une interview politique. Le micro était branché mais chacun l'avait oublié.

Pas grand-chose de révolutionnaire dans cette conversation. Quelques indices qui laissent à penser que la politique est avant tout un cirque :

Roselyne s’adresse ainsi à Rachida : « Et l’Intérieur ? A la Justice, tu as tout fait ! Qu’est-ce que tu vas faire de plus à la Justice ? Et tu es cramée, avec les magistrats ». Réponse de Rachida, qui nous livre au passage une fine ficelle du métier de Garde des Sceaux : « Attends ! J’ai obtenu des primes pour les fonctionnaires, les greffiers et la pénitentiaire ! Les mecs, ils se disent : elle appuie sur le bouton, elle arrive à obtenir ! Donc ils se disent : elle a un vrai poids politique ! ». Après quelques débuts difficiles, on dirait bien que le métier rentre !

Mais surtout, un étalage de banalités sur la couleur des boucles d'oreilles de Rachida ou de l'état de santé de Laurent Solly. Une complicité assumée entre les deux femmes, qui se remémorent les bons moments de la campagne présidentielle, où elles avaient "bien ri". Au final, on sent une grande frivolité dans tout cela.

A mon humble avis, et contrairement à ce que Bakchich ou Versac tentent de faire, il n'y a pas de conséquence à tirer politiquement de cet extrait. C'est plutôt du côté des médias qu'il faut essayer de réfléchir.

Juste un mot à destination de cette journaliste dont par charité, il vaut mieux éviter de donner le nom. Vous vous croyez maline, vous êtes fière d'être "copine" d'une ministre, mais vous ne vous rendez pas compte qu'on se joue de vous, qu'on se sert de vous, et qu'au final, votre attitude est méprisable, quasi-risible. Vous croyez être "dans le milieu", vous croyez être "cool", alors que vous n'êtes qu'une marionnette. Les hommes politiques restent, les journalistes passent.

A la décharge de cette demoiselle un peu naïve, il n'est pas si facile de se tenir à l'écart de toute connivence. Les "sources" (les politiques, mais aussi les milieux économiques etc...) entretiennent elles-mêmes des rapports parfois volontairement étroits avec vous, vous flattent, cherchent à vous valoriser, jouent des rivalités entre journalistes. C'est du vécu. Tout est bon pour essayer de vous approcher. Peu à peu, on vous tutoie parce que c'est tellement plus pratique. Et puis on vient à parler des enfants, de la vie, parce que c'est bon de se connaître quand on "travaille ensemble". Non, on ne travaille pas ensemble! Les relations avec d'autres types de sources (la police, par exemple) sont plus frontales (on n'est pas loin de la censure, parfois) mais au moins on n'est pas dans cette ambiance aigre-douce qui règne entre les politiques et les journalistes.

Les repas auxquels on vous invite, à la fin desquels on vous interdit de sortir votre carte bleue. Les petites attentions, la carte de voeux personnalisée, le petit sms de bonne année (là aussi, du vécu!), la place gratuite à tel ou tel spectacle ou match de football. Les conseils qu'on vous demande. Les infos que l'on vous soutire sur le camp opposé, même! Les cadeaux, qu'on finit par trouver naturels, comme la récompense d'un dur labeur, en oubliant que cette récompense s'appelle en principe un salaire. En bon chafouin, j'ai toujours regardé ces "trucs" vieux comme le monde avec sourire, pensant qu'il s'agit d'un signe de la grande comédie du pouvoir. Mais certains rentrent dedans à pieds joints...

Garder son indépendance, à défaut de parler d'objectivité, est donc un combat. Il est difficile de résister, car pour avoir de bonnes infos, on est bien obligé de "jouer le jeu". Mais alors lorsqu'on s'engage volontairement dans cette voie, on n'a aucune excuse : on accepte de plein gré un handicap supplémentaire. Comment voulez-vous être à la fois ami et bon journaliste?

Franchement, pour travailler là-dedans, je ne suis plus étonné à la lecture de certains articles, vous savez, ces textes énervants car parti-pris. Ces textes qui ne retiennent que l'opinion de tel ou tel, qui sont de la quasi-propagande. La plupart du temps, ils émanent de ceux qui sont à ce point en immersion dans la "Cour" qu'ils n'arrivent plus à séparer leur pensée de celle de leur mentor, de leur héros. C'est bien simple : les articles de ces collègues-là, je ne les lis plus. Et à voir le taux de lecture de la presse française, je crois que je ne suis pas le seul!

Par Le chafouin
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