Idéalistes des facs, égocentristes du rail : la convergence des butés
"Convergence des luttes". Tu parles. Hier, la coordination étudiante a appelé au blocage des gares pour mardi, en préambule de la grève des cheminots contre la réforme des régimes spéciaux. Une action qui montre bien le caractère opportuniste et politique du pseudo mouvement étudiant : il n'y a en principe rien de commun entre les idéalistes des AG estudiantines et les égocentristes du rail.
Les uns rêvent de fraternité, d'égalité et de grand soir, squattent le registre de l'utopie et sont amateurs de discussions interminables qui n'aboutissent à rien ; Les autres veulent tout bonnement sauver leur peau, continuer de partir à la retraite à 50 ans, quoi qu'il arrive, quoi qu'il en coûte pour la société. Aux antipodes l'un de l'autre, les deux mouvements peuvent s'unir, car leur point commun est la haine de l'ennemi, le méchant patronat et le méchant libéral, qui veulent la mort du gentil peuple.
Les étudiants sont certes manipulés par l'Unef, la CNT et consorts. La première s'était ralliée cet été à la loi Pécresse aujourd'hui tant contestée, vous en souvenez-vous? Rappelez-vous, en août, le visage de cet insupportable Bruno Julliard (mais il fait des études, ce type ou quoi?), tout sourire, tout glamour, annonçant avoir conclu un accord avec la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. Aujourd'hui, l'Unef est coincée : elle ne demande pas l'abrogation de la loi, mais soutient la grève! Si quelqu'un comprend ce que ça signifie, qu'il le dise. La CNT, elle sera de toutes façons toujours contre tout changement. Sauf s'il s'agit de fusiller en masse les députés de droite. Les anarchistes ont ceci de passionnant qu'ils sont toujours contre tout. Voient tout en noir. N'aiment que les chiens. Ou les chats, s'il sont noirs. Sont d'une mauvaise foi impayable. N'ont jamais tort dans une discussion. A vrai dire, ne conversent qu'avec eux-mêmes. Bref, sont désagréables en société. De vrais chafouins.
Mais quand on parle "des" étudiants, on parle de qui? De la dizaine de milliers d'encartés PS qui étaient présents aux Assemblée générales vendredi? Sur des millions d'étudiants? On parle de qui, de la quarantaine de délégués d'universités qui ont appelé dimanche à Rennes au blocage des gares? Au nom de quoi, de qui? On parle de qui, de ces types qui s'il brillent à la télé au cours de ce mouvement, occuperont dans quelques années une belle place au PS, chez les Verts ou au PCF? Je pense à ce leader étudiant lillois de la lutte anti-CPE, maintenant bien au chaud chez les écolos. Il a perdu de sa verve, mais troqué sa capuche pour un smoking tout neuf. On parle de qui, de ceux qui votent le blocage après quatre heures de discussions sur la pluie et le beau temps, pendant que les opposants au mouvement, eux, ont fini par partir, lassés d'attendre le vote final?
Si on ne parle pas de ceux-là, on parle néanmoins d'étudiants, de jeunes, qui sont soucieux de l'avenir de leur facs. Qui sont peut-être dupes, puisque l'Etat a rarement mis autant d'argent sur la table. Cinq milliards d'euros. Qui sont peut-être trompés par leur désamour, voire leur haine du "patronat" considéré comme le diable en personne. Qui sont sans doute leurrés par l'utilisation mensongère du terme de "privatisation". Qui a vu une privatisation de l'université dans la loi Pécresse?
Nonobstant, même s'ils se fourvoient, ces idéalistes se battent tout de même pour l'intérêt général. Ou tout du moins pour leur vision de l'intérêt général, pendant que les cheminots, les gars d'Air France, de Gdf, d'Edf, se battent pour leur pomme et puis c'est tout. Ils débordent même, parlant de tout et de rien à leurs AG, du coût de l'essence, du pouvoir d'achat, de la "casse du service public", de l'Europe et de la mondialisation. Au passage, on peut toujours critiquer leur mode d'action, qui est tout sauf démocratique. On pourrait rétorquer aux étudiants en colère que si cette loi était si horrible, si détestable, pourquoi ont-ils préféré faire trempette cet été plutôt que de manifester? Mais de même que pour les cheminots, lorsqu'on se bat, qu'on pense avoir raison, qu'on veut gagner la bataille, n'a-t-on pas intérêt à mettre toutes les chances de son côté pour vaincre? Y compris en tuilisant des moyens contestables? On dira ce qu'on veut : la gauche ose aller contre se principes, car en matière de "lutte", elle s'y connaît et sait être efficace. Elle sait manipuler, tromper, bloquer, jusqu'à faire céder. Elle maîtrise le combat de réseaux. En face, les "gens de droite" essaient de tenter des manifs anti-grève. Tu parles. De quoi passer une image au 20h, mais c'est tout.
Le point commun entre ces improbables alliés, c'est tout de même la rétivité au changement. Et la détermination. Est-ce du bluff, de part et d'autre? On connaît les étudiants : ils sont capables d'aller jusqu'au bout. Y compris de casser des vitrines pour se faire entendre. La seule inconnue sera leur capacité de mobilisation. Les étudiants, qui se sont mobilisés en 2006 contre un contrat de travail qui compromettait leur avenir en éloignant la perspective d'un confortable CDI, écouteront-ils le discours sur la "privatisation des facs", sur leur "mise en concurrence", qui de fait, existe déjà?
Et les cheminots, tiendront-ils? Tout cela sent diablement la stratégie des deux côtés. Si les grévistes se mettent à entrer dans un mouvement reconductible, s'ils persistent jusqu'à faire céder le gouvernement, c'en est fait de ses vélléités réformatrices. Si au contraire le gouvernement "l'emporte" contre ses deux plus redoutables adversaires, étudiants et cheminots, alors il aura démontré aux yeux de tous sa volonté réformatrice. A moins qu'il ne fasse mine de gagner tout en cédant par derrière sur certains points, comme il l'a déjà fait il y a quinze jours avec les conducteurs de la FGAAC (fédération générale autonome des agents de conduite). Diviser pour mieux règner, y'a rien de nouveau sous le soleil.