Suffrage universel, blocages et mauvaise foi
Cratyle a ouvert ces jours-ci un débat bien d'actualité sur les diverses manifestations de la démocratie. Sur le légitimité du vote, des grèves et des blocages en particulier. "Selon un argument souvent répété, les grèves sont légitimes, mais elles ne sauraient produire de blocage, de contrainte individuelle, d’écart d’aucune sorte, sans perdre aussitôt cette légitimité qu’on leur avait d’abord accordé", écrit-il.
Certes, il serait en premier lieu très contestable d'opposer la légitimité du suffrage universel (celle de Sarkozy) à celle des grévistes (en l'occurrence, cheminots, étudiants). On peut être étonné d'entendre l'argument selon lequel le président ayant été élu démocratiquement, son programme était connu et doit s'appliquer sans opposition, puisqu'il a l'onction de 53% des Français. Terrible erreur de départ : on ne vote pas pour un programme mais pour un homme ; on ne donne pas son blanc-seing à toute une série de mesures, mais on choisit, on arbitre entre différentes propositions : c'est le marché politique. De la même façon qu'il est scandaleux d'entendre Sarkozy assurer à la tribune du Parlement européen que par son élection il a été "autorisé par le peuple à faire ratifier le traité par le Congrès sans passer par le référendum", on ne peut accepter que le gouvernement renvoie les grévistes de la SNCF dans leurs buts en leur disant "on vous avait prévenus". Ce n'est pas une réponse. Il faut expliquer, négocier. D'autant que les syndicalistes eux-mêmes semblent accepter le principe des 40 annuités!
Côté grévistes, en revanche, où est la légitimité de l'action? Le droit de grève est reconnu et protégé par la Constitution. Que cela signifie-t-il? Que face à une mesure qu'on juge illégitime, injuste, et pourquoi pas illégale, on peut manifester, se rebeller, revendiquer des droits. Ce qui veut dire que la norme suprême autorise implicitement les blocages. Bien sûr, si on ne gêne personne, on finira par crever tout seul. Mais il faut agir dans une certaine mesure, une forme de proportionnalité des moyens employés. Difficile de la quantifier. Vous pouvez bloquer les TGV au départ, mais au bout d'un quart d'heure, les CRS arrivent. C'est bien naturel, car en face, il y a le fameux principe de la continuité du service public, et les droits des usagers. Droit de travailler, droit de circuler...
Ce qui fait rêver, concrètement, dans le discours des cheminots, c'est leur forme d'égocentrisme. Moi, moi, moi. Ma pénibilité, pas la tienne. Mes horaires difficiles, pas les tiens. Le chauffeur routier qui se tape toutes les nuits, on s'en moque. D'ailleurs, les droits des autres aussi! Et pourtant, à voix haute, ils disent se battre pour "les retraites de tous les salariés". Pour que dans quelques années, on ne passe pas tous à 42, voire 45 annuités. Ils le disent la main sur le coeur! Intérêt général! Ben voyons. Pour un peu, on demanderait aux usagers bloqués d'applaudir. C'est drôle. Koz en rit aussi d'ailleurs : "Sur un gratuit, je lis ce titre : “c’est pour les gens du privé que nous agissons“. Il vaut mieux, pour le gréviste, le dire à un journaliste, que de l’annoncer en live dans mon wagon." Moi, je suis tranquille : je n'habite pas à Paris et je n'ai pas de train prévu ces prochains jours. Mais tout de même! Et les autres, comment font-ils pour rester calmes? Ceux que la blogosphère de gauche insulte, comme l'auteur des chroniques du Yéti, qui préfère baver sur l'usager que sur le gréviste :"Notre colérique geignard ne nous parle QUE de lui, de son petit emploi du temps perturbé, des inconvénients qui vont lui faire rater les infos de 20 heures à la télé, des godasses qu'il va user à marcher, des quelques sous qu'il va perdre dans la tourmente sociale. S'il en perd, c'est qu'il en gagne. Vous connaissez beaucoup de rmistes qui soient en colère un jour de grève ?" Ben ouais, j'en connais. Et j'aimerais bien que les anti-Sarko sortent un peu de leur petit nuage parfois. Dans le Nord, des entreprises, des industries ferment tous les mois. Les syndicats se battent comme des diables pour avoir des indemnités, car derrière, c'est le chômage, l'incertitude. Ceux-là, on n'en parle pas.
A mon sens, c'est cette mauvaise foi qui illégitime l'action des grévistes actuels. Qui invalide leur droit à bloquer le pays. Pourquoi un cheminot serait-il traité différemment d'un ouvrier du privé? Pourquoi ce droit à la différence? Et pourquoi se plaindre de leurs maigres salaires, s'ils se cramponnent à leur statut, c'est bien qu'il présente des intérêts, non? Certes, la réforme des régimes spéciaux pose de vrais problèmes. Liés aux dispositions elles-mêmes (qui fera 40 annuités, les cheminots actuels ou les futurs? Quelle décote pour ceux qui partiront plus tôt? Quelle revalorisation salariale?) ou liés au contexte (les députés, eux, touchent 1500€ de retraite par mandat de cinq ans, mais là, pas touche! idem pour les militaires). Mais elle ne mérite pas une telle disproportion dans la réaction. Ils refusent de se dire privilégiés, mais ils se battent pour conserver leurs avantages!
Pendant ce temps là, les agitateurs d'extrême-gauche, qui n'ont jamais reçu de fessée de leur vie (quel dommage) mais se plaignent au premier coup de matraque (quand on cherche, on trouve) n'en perdent pas une miette au sujet de la loi LRU sur l'autonomie (toute relative!) des Universités. Comment parler de légitimité de l'action quand on voit ces urnes bourrées, ces votes à main levée, ces assemblées générales qui ferment leurs portes à la presse, ces espèces de rassemblement de bisounours qui croient refaire le monde et qui durent tellement longtemps que les anti-bloqueurs finissent par s'en aller, épuisés d'attendre le vote final. Ces groupes qui malgré les votes négatifs, bloquent les facs malgré tout. Où est la légitimité de telles actions? Pourquoi interdire l'accès à un bâtiment quand on est minoritaire? Et surtout, qu'est-ce qui l'autorise? Rien, à mon avis. D'où cette proposition que je renvoie à M.Cratyle : le blocage et la grève sont démocratiques quand ils s'inspirent des règles dont ils se prévalent.
Pourtant, il y a à dire sur cette loi. Elle pose des questions sur la recherche. Et surtout, sur l'idée qu'on a de l'enseignement supérieur : veut-on des facs qui collent au marché de l'emploi? Ou qui délivrent un pur enseignement théorique, quel que soient les débouchés possibles? D'accord pour en discuter. Mais quand je suis tombé sur ce tract étudiant, je me suis dit que c'était peine perdue :
"Cette loi a été votée en plein été pendant que les étudiants travaillaient pour financer leur année d'étude (ben voyons... les pauvres étudiants victimes du capitalisme) (...) Dès l'année prochaine les inscriptions vont augmenter de 200€ à Paris IX . Qui pourra demain payer 5 000 à 10 000€ comme c'est le cas dans certaines universités en Allemagne ou en Angleterre? (le raccourci n'est pas trop rapide, non...) (...) Ce sont des entreprises qui demain décideront du contenu des enseignements, de leur intérêt et de leur rentabilité (qui a parlé de théorie du complot?)". Autant d'éléments de désinformation qui sont monnaie-courante. Mercredi à Lille, j'interrogeais un étudiant dans une manif : ils ne savaient pas quoi dire sur le texte! "Euh, va voir le syndicaliste, moi je sais pas trop..." J'espère juste que ce n'est pas le même qui tient le piquet devant Lille III...