Petit bilan de campagne

- A quoi joue Strauss Kahn? Aujourd'hui, Dominique Strauss Kahn a démenti vouloir rejoindre Bayrou et s'est en réalité enferré, embourbé dans un jeu bizarre et guère convaincant : sur Europe 1, l'ancien ministre de l'économie et candidat malheureux à la primaire socialiste a salué la rupture de Bayrou face à Sarkozy et Chirac, tout en soulignant que pour la prouver, il fallait qu'il rejoigne l'équipe de Royal. "Je pense qu'il aura du mal à la faire et le fait qu'il ait du mal à le faire montre qu'il n'y a pas de rupture et donc, au bout du bout, qu'il y a bien deux candidats qui représentent les idées de la droite", a-t-il déclaré sur Europe 1. Qu'est-ce que c'est que cette campagne? Strauss Kahn joue ni plus ni moins à un jeu que nous avons tous pratiqué à l'école primaire : le "toi-même". Non, je ne te rejoins pas, rejoins-moi d'abord, allez, pas cap'! En réalité, Strauss Kahn montre surtout que contrairement à ce qu'on pouvait attendre de lui, il est incapable de dépasser son idéologie. Ce point est à la fois une défaite (incapacité à unir malgré ce qu'il dit) et une victoire (cette déclaration confirme ce qu'il pense et dit sur le système politique sclérosé dans notre pays) pour Bayrou. Les deux veulent bien s'ouvrir à l'autre, à condition que ce soit sous sa bannière... Dialogue de sourds!

- Le Pen est-il sous-estimé? Le leader du Front National, qui a annoncé aujourd'hui avoir obtenu ses 500 signatures, a-t-il bluffé pour faire parler de lui? Difficile à dire. Ce qui est sûr, c'est qu'une fois certain de sa présence au premier tour, il n'a pas hésité à se projeter au second tour, avec 20% au premier. Pour l'instant, les sondages pronostiquent entre 13 et 15% au premier tour pour Le Pen, ce qui le le place plus haut qu'en 2002 à la même époque. Et ce, alors que le patron du Front National ne s'exprime que très peu, n'avance pas d'idées, et se contente d'engranger l'éternel refus du système. Et pourtant, Bayrou lui pique certainement de nombreuses voix qui voient dans le président de l'UDF un vote peut-être plus utile, après avoir compris en 2002 que leur favori ne pourrait jamais être élu. Le vote Le Pen reste cependant une grosse inconnue : celui-ci profitera certainement d'une chute éventuelle d'un des trois principaux candidats. A condition, bien sûr, que Villiers ne rogne pas trop sur son électorat...
- Le Pen appelle à apporter des parrainages à Dupont-Aignan.- Le Pen a également annoncé aujourd'hui, chose étonnante, qu'il réservait son propre parrainage de député européen à Nicolas Dupont-Aignan! Le dissident issu de l'UMP a bien du mal à récolter ses 500 signatures. Le Pen a appelé solennellement les maires, maintenant qu'il dispose de tous ses paraphes, à accorder leur soutien à Dupont-Aignan. Le président de Debout la République représente le dernier héritier du gaullisme traditionnel, et il est vrai que sa présence au premier tour serait bien légitime. Mais où est l'intérêt de Le Pen là-dedans, lui qui nous a rarement habitué à être "sympa" en politique? Contribuer à affaiblir Sarkozy? Villiers? Ou lui-même?

- Le blues de Sarkozy. - Cela fait deux semaines maintenant que Nicolas Sarkozy semble sur la défensive, depuis que les sondages placent Bayrou au coude à coude avec Royal. Désormais, le chef de l'UMP sent pour la première fois qu'il peut perdre et n'a plus qu'une idée en tête : taper le plus fort possible sur Bayrou, ménager Royal (il explique la montée du premier par l'absence de projet de cette dernière), tout en tentant de maintenir Le Pen à un niveau suffisamment haut pour espérer compter sur un report de voix au second tour. Car il a compris qu'il serait battu par Bayrou au second tour, et que contre Royal, il valait mieux miser sur le Front national que sur l'UDF pour l'emporter. Sinon, pourquoi cette obstination de Sarkozy à taper sur l'euro, à essayer d'imposer le thème de l'immigration dans la campagne, et à parler de plus en plus de sécurité? Nicolas Sarkozy sait bien que c'est sur ces thèmes qu'il a bâti sa popularité au début du second mandat de Jacques Chirac. On sent bien le malaise qui s'est emparé de l'équipe Sarkozy... Il suffisait d'écouter le ton de son discours, aujourd'hui au cours d'une remise de médailles de la police : monocorde, sans passion. Quasiment résigné. La gnac habituelle était absente. Les courbes s'inverseront-elles?

- Royal n'a pas compris où se gagnait une élection pour les socialistes. - Ségolène Royal refait-elle l'erreur commise par Jospin en 2002, qui n'avait pas fait une réelle campagne à gauche? De plus en plus, c'est ce qui semble se dessiner. Après un départ en flèche, aidée par des médias qui n'ont eu de cesse de faire sa promotion, et l'ont abandonnée une fois la primaire gagnée, la campagne de Ségolène piétine. Jack Lang a assuré aujourd'hui que tous les socialistes étaient unis autour d'elle. Ce n'est plus le débat! Ce genre d'assertion montre bien les doutes, les hésitations, et le manque de cohésion du parti socialiste. D'autant que Lang paraît bien seul à jouer le jeu : on se demande si Fabius et Strauss Kahn, qui brillent par leur absence dans la campagne, ne misent pas sur l'échec de Ségolène pour pouvoir gagner, l'un ou l'autre, en 2012. Et puis, au lieu de débattre d'idées, on essaie de discréditer Bayrou pour éviter la fuite des voix vers le candidat centriste. Le désespoir socialiste en est-il réduit à se défendre contre Bayrou? Pour un tel parti, l'humiliation doit être terrible. Mais surtout, c'est la candidate qui inquiète : au lieu d'ancrer sa campagne à gauche, pour être une alternative réelle et crédible face à Sarkozy, Royal ne cesse de se recentrer, en parlant encadrement militaire des jeunes délinquants, décentralisation des fonctionnaires ou blairisme ! Ouvrant ainsi un boulevard à l'UDF et aux candidats gauchistes... ET pourtant, elle ne pourra cette fois pas se targuer d'une dispersion, puisqu'elle a phagocyté (private joke) Chevènement et Taubira...

- Après avoir séduit les bobos, Bayrou engrange sur le désespoir des gens.- Bayrou, nouveau Le Pen? Pas au niveau des idées, mais au niveau de la posture. Anti-système. Sans cesse, on voit des gens désespérés qui se déclarent pour lui. On disait au départ que Bayrou était faible dans les classes populaires, et il semble que sa soudaine montée dans les sondages, de nature à talonner Royal, soit due à un regain de sympathie pour lui dans les classes modestes. Celles qui ne croient plus ni en la gauche, ni en la droite. Celles qui veulent donner un coup de pied au cul du régime. Les ruraux, qui se sentent abandonnés. Les immigrés, qu'il a tenté de séduire hier en Seine-Saint-Denis. Mais la plupart de ces catégories sociales ne votent-elles pas d'habitude pour Le Pen? La bataille risque de faire rage entre les deux hommes pour s'assurer le soutien des sans-grades. Avec une différence de taille : Bayrou est maintenant la coqueluche des médias, et profite de tout ce qu'il a auparavant dénoncé, alors que Le Pen...
- L'ouverture de Bayrou, c'est en fait pipeau.- l'"union nationale" proposée par Bayrou, après réflexion, semble cacher autre chose que ce qu'on avait compris au départ (on va prendre un peu de partout pour sauver la france avec un consensus). Après avoir écouté de nombreuses fois Bayrou sur le sujet, on a plutôt compris qu'il appelle en fait ceux qui pensent comme lui à le rejoindre, d'où qu'ils viennent. Ce qui, excusez du peu, ne signifie pas du tout la même chose! Si c'est vraiment ça, où est la différence avec l' "ouverture" prônée par Sarkozy?

- La faiblesse extraordinaire de l'extrême-gauche et des Verts.- Ayant occupé leur énergie à se bagarrer entre eux, LO, LCR, PCF et José Bové se partagent les voix d'un mouvement antilibéral qui se voulait uni et fort. Quelle déception pour tous ceux qui rêvaient d'atteindre 10% au minimum! Résultat, faute d'un compromis, chacun s'est prévalu de son égo pour se présenter au nom de l'unité... Le réveil sera cruel pour ce mouvement mort-né. Quant aux Verts, malgré l'engouement Hulot, ils ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes. Décidément, le part écologiste semble bien plus efficace et crédible au niveau local qu'au niveau national. A part les quatre candidats de tête, tous les autres plafonnent à 2% maximum dans les sondages...
- Attention aux votes blancs ou nuls et aux indécis.- Selon le tout dernier sondage BVA, qui note un recul de 3 points de Bayrou (à 21%), le nombre d'abstentions et de votes blancs ou nuls sont évalués à 27%... Un Français sur quatre ne se sent pas représenté! Attention donc à ce poids qui peut très bien se déverser sur n'importe quel candidat. Attention également à ne pas accorder trop d'importance aux intentions de vote qui sont sans doute très éloignées encore du résultat final. D'autant que les indécis sont encore nombreux. Et pourtant, les médias persistent à orienter leur pagination, leur intérêt, leurs commentaires en fonction de ces pronostics. Pauvre presse qui se tire chaque jour de nouvelles balles dans le pied...