Comment les médias "oublient" les gaffes de leur pote Sarko

Deux poids, deux mesures dans le traitement médiatique de cette campagne. Interrogée sur i-télé jeudi, Ségolène Royal s'est emmêlée les pinceaux au sujet de l'Afghanistan. Fustigeant l'enlèvement de deux Français au sud du pays, la candidate socialiste a conclu : " C'est aussi le régime des talibans qui doit faire l'objet de pressions internationales. " Hum. Défait par les Américains en décembre 2001, le régime taliban n'est plus... Ségolène insiste pourtant : " La France doit oeuvrer pour qu'au Conseil de sécurité, un certain nombre de mesures soient prises contre les régimes de ce type ».
Titre du Figaro sur cette bourde certes impardonnable : L'Afghanistan ne réussit pas mieux à Ségolène Royal que l'Iran. Bon. L'article n'est pas très long ni très acerbe. Il n'y a pas grand chose à en dire de plus. Mais si vous surfez sur le site du journal de Dassault, vous tombez sur une curieuse dépêche Reuters, qui en comparaison vous semble autrement indulgente : "Pédophilie : Sarkozy ne veut pas polémiquer". Vous savez, le candidat UMP a émis l'hypothèse, au cours d'un dialogue avec Michel Onfray dans le dernier Philosophie Magazine, que la pédophilie et le suicide des jeunes soient inscrits dans les gênes. Voici son propos intégral :"Je ne suis pas d'accord avec vous. J'inclinerais, pour ma part, à penser qu'on naît pédophile, et c'est d'ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a 1 200 ou 1 300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n'est pas parce que leurs parents s'en sont mal occupés ! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d'autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la part de l'inné est immense."
Incroyable. Il prétend qu'en naissant, on peut déjà posséder en germe des tendances pédophiles ou suicidaires! C'est très grave. Car cela signifie qu'il n'y a pas de place pour le libre arbitre, ni pour la rédemption, que tout est joué d'avance. Remarquez, l'homme se juge bien prédestiné à la présidence de la République depuis sa naissance. Dans une tribune publiée par Marianne, le généticien Axel Kahn le renvoie d'ailleurs dans ses buts : "La vision d’un gène commandant un comportement complexe tel que ceux conduisant à l’agressivité, à la violence, à la délinquance, à la dépression profonde avec dérive suicidaire, est ridicule et fausse. Cette conviction réaffirmée par le candidat de l’UMP à l’Elysée confirme ses liens idéologiques avec la nouvelle droite ».
Qu'est-ce que ce sera s'il accède à l'Elysée!
Face à ce dérapage qu'on ne peut qualifier de bénin, Libé ("Sarkozy joue l'apaisement, après ses propos sur la pédophilie") et Le Monde ("Sarkozy s'efforce d'apaiser la polémique") ne sont pas plus courageux que Le Figaro. Tous titrent sur la réaction de Sarkozy plutôt que sur le scandale de ses propos. Qu'aurait-on dit si Ségolène Royal avait dit le quart de cette ânerie monumentale? On aurait eu droit, à juste titre d'ailleurs, à quelque chose de ce genre : "Les propos de Royal sur la pédophilie scandalisent la communauté scientifique". Lorsque il s'agit de Sarko, celui-ci "refuse de polémiquer". En somme, il refuse qu'on en parle. Mais les journalistes, s'ils existent encore, devraient le houspiller jusqu'à ce qu'il s'explique, qu'il précise sa pensée, qu'il nous rassure sur ce qu'il a voulu dire! Ils devraient le harceler jusqu'à ce qu'il nous dise ce qu'il entend par là. On n'élit pas un délégué de classe, là. Mais un type qui aura la clef de la dissuasion nucléaire.
On avait déjà eu un aperçu de ce favoritisme éhonté sur RMC (l'homme ignore le nombre de sous-marins nucléaires français après avoir bien ri sur le dos de Royal; pire, il ne sait pas si Al-Qaeda est dirigé par des Sunnites ou des Chiites), où il s'était embrouillé et s'était énervé comme un gosse qu'on découvre les mains dans le pot de confiture. Et puis, alors qu'on fustige la "girouette" Royal, qui parle des revirements de Sarko, sur Chirac, sur l'impôt, sur l'international, sur sa rupture qui devient tranquille, sur son libéralisme inspiré par Jaurès (...)? Sur TF1, France 2, RTL ou Europe 1, ces stations qui font le vote, qui s'étonne de ses nombreuses contradictions?
Avec la majorité des journaux (et non pas des journalistes) à sa botte, Sarko est tout-puissant. Pensons-y avant de glisser son nom dans l'urne. Le pouvoir qu'il a déjà, alors qu'il n'a pas encore le contrôle de l'Etat tout entier, est inimaginable. Et il le détourne à son bénéfice. Qu'est-ce que ce sera s'il accède à l'Elysée? Après l'Etat-RPR, l'Etat-UMP. Ou pire, l'Etat-Sarko. Pour un homme qui aime à se comparer à Napoléon...
P.S : A voir sur le site de La Télé Libre (de John Paul Lepers), cette vidéo amusante où la porte-parole de Nicolas Sarkozy, Rachida Dati, se voit déjà "ministre de la Rénovation urbaine à coups de kärcher". Apparemment, sur ce film, ça fait beaucoup rire Bruno Julliard, le leader de l'Unef...
P.P.S : Les médias se réveillent aujourd'hui sur les propos de Sarkozy sur la pédophilie et le suicide des jeunes. Parce qu'ils y sont forcés par les réactions en chaîne? Mieux vaut tard que jamais. Mais cinq jours après, c'est étrange.