Le Pen n'aurait pas droit de cité?

Quoi? Le Pen est allé en banlieue hier. Il a osé. Il est venu, il a vu, il a prononcé son discours, et il est reparti. Le tout, avec une escouade de plusieurs dizaines de journalistes transportés en bus sur la fameuse "dalle d'Argenteuil", là où Sarko s'était fait huer en 2005 avant de prononcer le désormais célébrissime mot "racaille".
Et alors? Le PS et l'UMP ont beau pousser des cris d'orfraie après ce coup médiatique, les "cités" ne sont jusqu'à preuve du contraire pas des zones réservées. Encore moins des zones de non droit. D'autant qu'étrangement, l'accueil réservé au leader du FN par les habitants du quartier, qu'on aurait pu imaginer houleux, a été partagé à entendre ou lire les médias qui ont couvert l'événement. Dans un secteur quasi-désert, quelques invectives, quelques applaudissement, surtout de l'indifférence. Il faut dire que cette visite était une surprise...
Au menu, de la drague. On est en campagne, tout de même. Votez pour moi, clame Jean-Marie, je fais mieux que le petit qui vous traite de racaille. "Si certains veulent vous 'kärcheriser' pour vous exclure, nous voulons, nous, vous aider à sortir de ces ghettos de banlieue où les politiciens français vous ont parqués pour vous traiter de racaille par la suite", a-t-il lancé sans sourciller d'un poil. Votez pour moi, les immigrés présents en France depuis longtemps se verront appliquer la préférence nationale. Votez pour moi, car je représente la rigueur et la tradition.
"Pour moi, vous êtes ni des potes, ni des blacks, ni des beurs, vous êtes des citoyens français", s'est-il même adressé aux quelques badauds présents.
Promesse sarkozienne non tenue
Voilà. Malgré le culot qu'on lui connaît, Le Pen a eu la bonne idée. Quoi qu'on en pense, il a eu de l'audace, là où Sarkozy a eu peur de "tout perdre sur un événement", comme il répète depuis des jours et des jours pour expliquer qu'il ne tiendra finalement pas sa promesse de revenir à Argenteuil pendant la campagne. "Pourquoi qu'j'irais pas à Argenteuil? Hein?", avait-il pourtant lancé à Arlette Chabot dans l'émission "A vous de juger" sur France 2.
Il faut dire que pour Sarkozy, le risque est grand, alors que pour le Pen, qui n'a aucune chance et nulle envie d'arriver à l'Elysée, tout est permis. Mais alors, pourquoi ces critiques, pourquoi ces attaques de la part de ceux qui n'ont tout simplement pas le cran ni peut-être même l'idée - ce qui est grave - de faire de même?
Le Pen n'a qu'un voeu, rappelons-le : être de nouveau au second tour avant de prendre sa retraite. Pour ça, il a besoin de ne pas trop perdre de voix au profit de Sarkozy, et d'en prendre un peu à Royal. Tout en misant sur un dégonflement de l'effet Bayrou. Du coup, il a tout intérêt à draguer la banlieue, qui vote traditionnellement à gauche. Sauf qu'il sait, comme ceux qui connaissent un peu les cités, que bon nombre de ses habitants votent déjà où sont prêts à voter pour le FN. Alors allons-y gaîment. C'est peut-être là qu'il fera la différence. Dont acte.
"Safari médiatique"
Mais le PS et l'UMP l'ont-ils seulement compris? Pas sûr. Hier, plutôt que de répondre au FN sur son discours, plutôt que de faire des contre-propositions sur les banlieues, le PS a fustigé un "safari médiatique" (ce qui, entre nous, fait sourire : le PS découvre-t-il la communication politique?), qui n'avait pour autre but que "d'occuper le terrain laissé libre par la partie de cache-cache que Nicolas Sarkozy joue avec la banlieue depuis des mois". Mais alors pourquoi Royal ne l'a-t-elle pas fait?
Côté UMP, si le porte-parole de Sarko Xavier Bertrand a indiqué ne pas vouloir commenter cette visite, François Fillon, le conseiller très spécial de l'ex-ministre de l'Intérieur, ne s'en est pas privé au micro de Canal +: "Les images de Le Pen sur la dalle d'Argenteuil illustrent parfaitement tout ce qu'il faut rejeter dans une campagne électorale, tout ce qui alimente la crise de confiance". Selon lui, " le vrai débat c'est: combien on a construit de logements depuis quelques années, combien on va en construire dans les années prochaines, quelles sont les propositions qui sont faites pour essayer de sortir la France d'une situation de chômage qui est une situation anormale parmi les autres pays européens". Là encore, beaucoup de constats mais pas d'analyse. Le vrai débat, d'accord, mais que proposez-vous M. Fillon?
Et puis la vraie question, c'est de savoir pourquoi Sarkozy refuse de retourner à Argenteuil. "Nicolas Sarkozy peut faire ça mais il y a des risques d'affrontement inévitables et nous pensons que le rôle d'un responsable politique n'est pas d'aller provoquer des violences ou des affrontements".
CQFD. Royal ne pense pas à y aller. Sarko y pense mais ne veut pas créer d'affrontements (ce qui est sympa de sa part, mais c'est quand même un comble d'avouer qu'on va créer des troubles de façon "inévitable" si on va quelque part!). Leur réaction ressemble en fait à celle d'un gamin furieux que son camarade de classe ait répondu avant lui à la question de la maîtresse. Mais ils ne vont pas plus loin dans leur critique, et c'est bien dommage.
Au final, sans porter aucun soutien au candidat frontiste, on ne peut que convenir qu'il fait ce qu'il veut, où il veut, quand il veut. Il ne peut y avoir de discussion là-dessus. C'est la règle du jeu. Malheureusement, ceux qui le jugent anti-démocratique, dangereux pour la République, continuent de pratiquer à son égard l'attitude qui le fait monter à chaque élection depuis vingt ans. On se disait bien qu'entre le 21 avril 2002 et le 22 avril 2007, il n'y avait qu'un pas. S'il est franchi, ceux qui avaient dit il y a cinq ans "plus jamais ça" ou qu'ils avaient "compris le message", pleureront de nouveau. Et pourtant, ils pouvaient y changer quelque chose pendant qu'il était encore temps!